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La danse d'amour ratée de Guy Verhofstadt autour de Beppe Grillo

REUTERS/Eric Vidal

Guy Verhofstadt a tenté un coup de poker hasardeux et a perdu. Le président du groupe libéral (ALDE) du Parlement européen risque même d’y laisser son caleçon. Il faut dire qu’il a placé la barre très haut en tentant de débaucher le sulfureux Mouvement cinq étoiles de Beppe Grillo, un parti italien démagogique et europhobe, afin de faire de son groupe le troisième par ordre d’importance de l’hémicycle et ainsi de se placer en pôle position pour ravir, le 17 janvier, le perchoir, jusqu’ici occupé par le socialiste allemand Martin Schulz. Une opération qui a lamentablement capoté lundi soir, environ la moitié de son groupe, l’un des plus fédéralistes du Parlement, refusant de le suivre dans cette aventure difficilement compréhensible.

C’est ce week-end que Beppe Grillo, partisan d’un référendum sur la sortie de l’euro, a annoncé sur son blog qu’il voulait que ses 17 eurodéputés quittent le ghetto de l’EFDD (Europe of freedom and direct democracy), le groupe europhobe de Nigel Farage, le fondateur du UKIP et vainqueur du référendum sur le Brexit : marginal (44 députés sur 751), il ne joue pas plus de rôle au sein de l’hémicycle que celui de Marine Le Pen et Geert Wilders, l’Europe des nations et des libertés (39 membres)., l’« Les récents développements européens, comme le Brexit, nous conduisent à repenser la nature du groupe EFDD. Avec le succès extraordinaire du « leave »UKIP a atteint son objectif politique », estime Grillo : « Farage a déjà abandonné le leadership de son parti et les eurodéputés anglais abandonneront le Parlement européen » à partir de juin 2019. En clair, l’EFDD est condamné à terme et le M5S risque de se retrouver sur le banc des non-inscrits, sauf à siéger avec Marine Le Pen, ce dont il ne veut pas.

D’autant que Grillo veut s’acheter une respectabilité européenne en prévision d’élections législatives anticipées qu’il compte bien emporter à la suite de l’échec référendaire de Matteo Renzi. Quoi de mieux, dès lors, que de rejoindre les libéraux, actuel quatrième groupe du Parlement (68 membres) et d’en faire ainsi le troisième, derrière les conservateurs du PPE (217) et les socialistes (189) et devant les eurosceptiques de l’ECR (74 membres dont 26 conservateurs britanniques) ? Fidèle à sa conception toute particulière de la démocratie, Grillo a immédiatement lancé une consultation sur internet, sans débat préalable, qui s’est clôturé lundi midi par un vote positif de 78,5 % des sympathisants du M5S ayant pris part au vote.

Les libéraux européens, eux, ont été sidérés de découvrir une affaire que Verhofstadt a négociée dans le plus grand secret. Comme l’analyse un membre de l’ADLE, « il pensait amener Grillo a renoncé à son référendum sur la sortie de l’euro, ce qui n’était pas totalement idiot ». D’autant que la grande majorité des députés du M5S ne sont absolument pas europhobes et que des convergences fortes avec les libéraux se sont créées sur les questions économiques et sur les libertés publiques : « en gros, le M5S vote très souvent comme nous ». Ce qui est exact, mais pas tout à fait: en réalité, les députés du M5S votent le plus souvent comme la... gauche radicale de la GUE. Verhofstadt espérait aussi renforcer ses chances de succéder à Martin Schulz à la présidence du Parlement. En effet, le jeu s’est ouvert depuis que les socialistes et les libéraux ont annoncé qu’ils ne respecteraient pas l’accord signé en juillet 2014 avec les conservateurs qui prévoyait que le perchoir reviendrait au PPE en seconde partie de législature… Ils considèrent, en effet, qu’avec la présidence du Conseil européen et de la Commission, le PPE est déjà bien servi.

Même si les Verts ont auparavant tenté la même manœuvre, séduits par l’europhilie des élus du M5S, Verhofstadt a totalement sous-estimé l’aspect symbolique d’un tel ralliement alors que son groupe n’a de cesse de dénoncer le « populisme » en Europe… Lundi après-midi, la levée de boucliers a été telle dans son groupe (30 députés sur 68, dont le Modem français, mais aussi les Suédois, les libéraux allemands, etc., soit une minorité de blocage étaient opposés à ce deal) qu’il a dû battre en retraite. « Je suis arrivé à la conclusion qu’il n’existe pas de garanties suffisantes pour conclure un programme commun en vue de réformer l’Europe », a-t-il piteusement reconnu lundi soir. « De fait, Beppe Grillo a refusé tout net de se rallier à l’euro », raconte une source interne du groupe ADLE. Personne ne comprend comment Verhofstadt a pu se lancer dans un tel cavalier seul, surtout avec un Beppe Grillo connu pour ses foucades. D’ailleurs, ultime bras d’honneur du clown italien, celui-ci a renouvelé ses voeux de mariage avec Nigel Farage. Autant dire que les chances de l’ancien premier ministre belge d’accéder au perchoir sont désormais quasiment réduites à néant. Well done !

N.B.: version longue de mon article paru dans Libération du 10 janvier.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 13-janv.-2017 01:04

Commerce: "Les Etats membres critiquent des négociations qu'ils ont eux-mêmes lancées"

REUTERS/Francois Lenoir

Mon entretien avec Cecilia Malmström, la commissaire européenne au commerce, est paru aujourd’hui dans Libération. Il est ici. Lisez-le, il est sans langue de bois !


bruxelles.blogs.liberation.fr | 04-janv.-2017 23:00

2017, une année folle est annoncée

Une pensée particulière pour vous, chers lecteurs, en ce premier jour de 2017 que je vous souhaite excellente, du moins sur le plan personnel. Une pensée aussi à tous ceux qui suivent « les coulisses de Bruxelles » depuis son lancement, en décembre 2005 : onze ans d’existence pour un blog, ce n’est pas si fréquent.

Pour le reste, en ces temps où la raison recule chaque jour face aux passions les plus viles excitées par des démagogues qui nous mènent en musique vers le gouffre, l’année 2017 s’annonce mal, encore plus mal que 2015 et 2016. Malraux disait que le XXIe siècle serait religieux ou ne serait pas, je crains qu’en réalité le XXIe siècle soit celui de la bêtise triomphante, comme le montre l’élection sidérante de Donald Trump aux États-Unis.

Qu’on y songe: certains, même à gauche, ont osé voir dans la victoire de ce multimilliardaire raciste, misogyne, autoritaire, n’ayant jamais payé ses impôts, la révolte du « peuple » (ah, le peuple) contre les « élites » corrompues représentées par Hillary Clinton. Résultat: outre qu’en réalité les citoyens ont donné 3 millions de voix d’avance à Clinton, les États-Unis ont désormais un gouvernement qui n’a jamais compris autant de représentants de Goldman Sachs, du complexe militaro-industriel et de l’extrême droite suprémaciste blanche. Une leçon pour tous ceux qui sont tentés par un vote pour un parti démagogue, style FN, un FN qui incarne pourtant le « système » qu’il prétend dénoncer. Ce parti d’extrême droite autoritaire, ce n’est pas un parti, c’est un gang héréditaire dirigé par une riche famille allergique à toute démocratie interne. Qu’on y songe: depuis 1974, à chaque élection présidentielle, il y a eu un bulletin Le Pen, le père puis la fille. Le changement dans la continuité en quelque sorte. Et ces démagogues, Le Pen ou Trump, ne changeront pas le « système » qu’ils incarnent autant que la caste des énarques, ils l’utiliseront à leur profit. L’histoire l’a déjà montré et une nouvelle fois, elle bégaye.

Information de service pour terminer: je suis en train d’écrire mon nouveau livre, « les salauds de l’Europe » qui va paraitre chez Calmann-Lévy au printemps prochain. Je serai donc moins présent dans les semaines qui viennent. Je vous demande donc un peu de patience.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 01-janv.-2017 15:41

Six raisons d'encore croire à l'Europe

Il faut avoir la foi du charbonnier pour encore croire à l’avenir glorieux de l’Union. La nouvelle « pensée unique » est clairement anti-européenne comme le montre l’omniprésence dans le discours public des mots « euroscepticisme » et « europhobie ». L’Union n’est plus la solution, mais une partie du problème que ce soit pour les partis de gouvernement ou pour les partis extrémistes. Pas un jour sans qu’un politique ou un média ne dénonce les méfaits de l’Europe ou/et annonce sa fin prochaine. Le pessimisme règne. Qui ose encore se proclamer « europhile » par les temps qui courent ? D’ailleurs, on ne dit plus « europhile » ou pro-européen, mais « européïste » un mot négativement connoté inventé par les eurosceptiques afin de mieux les disqualifier : on dit « européïste » comme on dit « fasciste » ou « communiste ».

Alors que, le 25 mars prochain, à Rome, on célèbrera les soixante ans du traité du même nom qui fut signé, entre les six pays fondateurs (Allemagne, France, Italie, Benelux), sur le Capitole, non loin de la roche Tarpéienne, sans doute au moment où Londres activera enfin l’article 50 du traité qui lancera le processus de sortie de l’Union, l’avenir de l’Union apparaît bien sombre. Pourtant, la construction communautaire n’a pas dit son dernier mot, n’en déplaise aux pessimistes et aux nationalistes. Six raisons d’y croire, six comme les États fondateurs.

1/ L’euro a passé l’épreuve du feu

La crise de la zone euro de 2010-2012 a vu fleurir les docteurs Philippulus (on les appelle docteurs « Doom » aux États-Unis) prédisant la disparition de la monnaie unique. En France, le démographe Emmanuel Todd (« je serais très étonné que l’euro, dans sa forme actuelle, survive à l’année 2011 »), l’économiste pro-Poutine Jacques Sapir (« la crise terminale de l’euro aura lieu à l’hiver 2011-2012 ») ou encore l’ancien conseiller de François Mitterrand Jacques Attali qu’on a connu plus inspiré (la question est de savoir si « l’euro existera toujours à Noël (2011)? Il y a plus d’une chance sur deux pour que la monnaie unique ne soit plus là ou du moins qu’elle soit en train de se défaire») se sont particulièrement illustrés… À l’orée de 2017, on mesure la pertinence de ces prédictions. Non seulement l’euro est toujours là, mais tous les pays qui ont été placés sous assistance financière de la zone euro, mis à part la pathologique Grèce, se portent mieux : Irlande, Chypre, Portugal, Espagne.

Surtout, la zone euro s’est fédéralisée sous les coups de boutoir des marchés, ce que personne n’aurait imaginé en 2009 : une union bancaire a été mise en place, le Mécanisme européen de stabilité a été pérennisé et doté de 700 milliards d’euros, ce qui lui permet de venir en aide à un pays attaqué par les marchés, la surveillance budgétaire a été renforcée, les marchés financiers ont été réglementés, etc. En outre, la Banque centrale européenne a totalement changé de doctrine : comme toutes les grandes banques centrales, elle a ouvert grand le robinet à liquidités, en janvier 2015, pour soutenir les économies (un quantitative easing qui permet un rachat d’actifs de 80 milliards d’euros par mois au moins jusque fin 2017), a ramené à zéro le coût de l’argent, ce qui a permis une baisse de l’euro (qui est à son plus bas niveau depuis 2003 face au dollar) et facilité le financement de l’économie et des publiques.

Certes, il manque encore des pièces au puzzle : un budget de la zone euro, une capacité d’emprunt fédéral ou encore un contrôle démocratique de la Commission et de l’Eurogroupe (l’instance qui réunit les ministres des Finances de la zone). Mais nul ne doute que l’édifice sera un jour achevé : le soixantième anniversaire du traité de Rome devrait lancer un nouveau cycle d’intégration.

2/ Le Brexit n’a pas suscité de nouvelles vocations

La messe était dite selon les eurosceptiques : si le 23 juin, les Britanniques votaient en faveur du « Brexit », d’autres pays suivraient dans la foulée. Comment ne pas voir dans un tel évènement le début de la fin, puisque pour la première fois un État quitterait l’Union ? À tout le moins, ses futurs ex-partenaires chercheraient à préserver leurs intérêts commerciaux et négocieraient chacun dans leur coin avec Londres, ce qui lui assurerait de garder un accès au marché unique. Bref, le Brexit serait gagnant-gagnant ce qui donnerait des idées à d’autres pays.

Qu’a-t-on vu ? Exactement l’inverse. Non seulement les États les plus eurosceptiques, comme la Pologne ou la Hongrie, ont protesté de leur ferme volonté de rester dans l’Union, mais ils ont demandé à ce qu’elle se dote enfin d’une défense digne de ce nom, un sujet jusque-là tabou. Il faut dire que la sortie de l’Union, un joli slogan, est infiniment plus compliquée qu’il n’y paraît : le fameux article 50 du traité européen qui lancera le processus ne sera finalement activé qu’en mars 2017, presque un an après le référendum. La complexité du divorce est telle qu’on estime qu’il faudra embaucher 30.000 fonctionnaires de plus pour le gérer, soit autant que d’eurocrates à la Commission. Un comble !

Et alors que la séparation n’a pas encore eu lieu (elle ne sera effective qu’en mars 2019), les mauvaises nouvelles s’accumulent : la croissance pour 2017 sera divisée par deux, la livre a chuté de 10 %, les embauches et les investissements sont au point mort. De quoi calmer bien des ardeurs. Si, comme c’est probable, le Brexit se termine mal pour Londres, c’est-à-dire qu’elle se retrouve dans la position d’un simple pays tiers et qu’une partie de ses activités, notamment financières, quitte l’île, cela enlèvera des arguments aux démagogues qui, d’ailleurs, s’inquiètent de voir que le Brexit ne débouchera pas sur des lendemains qui chantent, ce qui leur enlèvera un sacré argument. Dès lors, il n’est pas étonnant que les instituts de sondages aient constaté un rebond du sentiment pro-européen, y compris en Grande-Bretagne : non seulement 56 % des Britanniques voteraient maintenant pour rester dans l’Union, mais on a assisté à des manifestations pro-européennes ! Du jamais vu depuis son adhésion en 1973.

Enfin, à la grande déception des eurosceptiques, les Européens sont restés unis : pas question de négocier en solo avec Londres et surtout d’accepter que la Grande-Bretagne ait un accès au marché unique sans libre circulation des personnes. Boris Johnson, le secrétaire au Foreign office, a même réussi à faire l’unanimité contre lui en menaçant les Italiens de ne plus pouvoir vendre de Prosecco en Grande-Bretagne. Réplique de Rome : si l’Italie vend moins de Prosecco à 64 millions de Britanniques, le Royaume-Uni vendra moins de fish and chips à 27 pays…

3/ La crise des réfugiés et des migrants a permis un nouveau saut dans l’intégration

Lorsque la crise des réfugiés et des migrants éclate, début 2015 et surtout à partir de mi-juillet, les États européens réagissent en ordre dispersé, faute d’avoir voulu voir qu’un jour les conflits armés à ses portes finiraient par produire des flux de réfugiés. La Grèce, État failli aux avant-postes, l’a laissé passer faute d’avoir les moyens de bloquer qui que ce soit. Les pays balkaniques non membres de l’Union ont fait de même et c’est la Hongrie, puis l’Autriche qui se sont retrouvées à devoir gérer cet afflux massif et brutal. En application du règlement de Dublin, ils auraient dû renvoyer plus d’un million de personnes en Grèce, pays de première entrée, ce qui était évidemment impossible. La réaction de Budapest a été brutale : elle a construit un mur tout le long de sa frontière avec la Serbie, puis avec la Croatie. Cette dernière suivie par la Slovénie et la Macédoine ont alors fait de même pour empêcher les migrants de passer par leur territoire. Les images ont horrifié une partie des opinions publiques, mais en même temps, les candidats à l’accueil de cette masse de réfugiés n’ont pas été légion. Finalement Berlin et Stockholm, pour éviter un désastre humanitaire, ont décidé, unilatéralement, d’accueillir tous ceux qui voulaient se rendre chez eux, tout en évitant de condamner les Hongrois pour avoir fait le sale boulot.

La crise a révélé que les États européens étaient loin de partager les mêmes valeurs, les pays d’Europe centrale excluant d’accueillir des musulmans chez eux, considérant que leur culture était irréductible à celle de l’Occident. En outre, le système Schengen a montré qu’il ne fonctionnait que par temps calme. En effet, lorsque les contrôles fixes aux frontières intérieures ont été supprimés en 1995, on a laissé chaque État disposant d’une frontière extérieure la contrôler souverainement. Ou pas. En clair, au lieu d’européaniser ce contrôle, les États ont décidé de se faire mutuellement confiance…

Les tensions suscitées par cette crise humanitaire ont fait craindre une explosion du système Schengen et la remise en cause d’un principe fondamental de la construction communautaire, celui de la libre circulation des personnes. Il a fallu tâtonner un an pour parvenir à trouver une solution : un accord a été passé avec la Turquie en mars 2016 aux termes duquel Ankara s’engageait, contre espèces sonnantes et trébuchantes, à reprendre le contrôle de ses côtes pour empêcher les réfugiés et les migrants de passer. Le flux s’est immédiatement tari. Le contrôle des frontières extérieures a été renforcé et partiellement communautarisé avec la création rapide d’un corps européen de garde-frontières habilité à intervenir même contre la volonté d’un État. Seul point en suspend, le partage du fardeau : l’Union a bien essayé de mettre en place un système de quotas pour répartir les demandeurs d’asile entre les États européens, mais les pays d’Europe de l’Est persistent dans leur refus d’accueillir sur leur sol des musulmans. Mais l’essentiel a été préservé et plus personne ne remet en cause le fait que les frontières extérieures de l’Union relèvent de l’intérêt commun.

4/ L’élection de Donald Trump et la montée des périls extérieurs ont relancé la défense européenne

L’élection américaine, bien plus que le Brexit, a fait l’effet d’un électrochoc. Pour la première fois depuis 1945, les Américains ont élu un président isolationniste, pro-russe, et opposé à la construction européenne (l’ami de Nigel Farage, le leader du UKIP, le parti europhobe britannique, s’est réjoui du Brexit qualifié « d’extraordinaire » et de « fantastique »). Si Trump met en œuvre son programme, il se retirera du vieux continent, sauf si les pays sont prêts à payer pour la présence des GI’s et, surtout, il ne garantira plus automatiquement la sécurité des pays d’Europe de l’Est, alors même que les périls extérieurs augmentent : crise ukrainienne, crise des migrants et bien sûr terrorisme.

Autant dire que cela change totalement le paradigme de la sécurité européenne. Des pays qui, jusque-là, ne juraient que par les États-Unis ont brutalement redécouvert les vertus de la défense européenne. La Commission et le couple franco-allemand en ont profité pour pousser l’intégration militaire industrielle, ce qui est moins polémique qu’une hypothétique « armée européenne » : ainsi, la recherche militaire pourra être financée sur fonds communautaires ou encore la Banque européenne d’investissement pourra prêter de l’argent au secteur de la défense. L’idée est que l’opérationnel suivra. De même, le tabou de l’usage militaire de Galileo, le GPS européen qui émet depuis le 15 décembre, est tombé : il pourra bien servir à guider des missiles…

De même, dans le domaine de la lutte antiterroriste, les progrès ont été importants : après un premier réflexe de repli sur le réduit national, les États européens ont accéléré leurs coopérations policière et judiciaire. En particulier, un PNR et un ESTA européens sont en train d’être déployés et les compétences d’Europol, l’embryon de FBI européen, ont été renforcées.

5/ On se bouscule aux portes de l’Union

Si à l’intérieur de l’Union, la morosité face à la construction communautaire domine, ce n’est pas le cas à l’extérieur. Les candidats continuent à se bousculer aux portes et personne n’a renoncé à adhérer en dépit des crises qu’affronte l’Union. Mieux, des révolutions, comme en Ukraine, sont menées au nom de l’Europe… Car, vue de l’étranger, elle demeure un « pays de Cocagne » : en paix, démocratique, riche, très riche même, plus égalitaire que le reste de la planète, concentrant 50 % des dépenses sociales de la planète. Elle fait aussi rêver, car c’est la seule région du monde où des États ont accepté de partager volontairement une partie de leur souveraineté et ont mis en place des transferts financiers importants entre riches et pauvres (par exemple, la Pologne reçoit chaque année du budget européen 4 % de son PIB). Il n’y a pas que des pays qui veulent rejoindre l’Union, mais aussi des êtres humains : les migrants et les réfugiés votent avec leurs pieds, parfois au risque de leur vie. Jusqu’ici, on n’a jamais constaté de mouvement en sens inverse, en dépit des descriptions apocalyptiques des eurosceptiques sur l’état de l’Union…

6/ Les crises ont toujours renforcé l’Europe

Le fait que tout le monde parie sur la fin de l’Europe est sans doute sa meilleure chance : au fond, l’imprévisible est devenu le prévisible désormais, comme l’a montré l’élection de Trump ou la sèche défaite du candidat néo-nazi à la présidence de la République autrichienne. Plus sérieusement, l’effondrement de la construction communautaire est au programme depuis 1950, lorsque Robert Schuman a lancé son appel à la réconciliation franco-allemande. La coopération volontaire entre États souverains est toujours ressentie « contre nature » après les siècles de guerre qui ont ravagé le vieux continent. Qui aurait pu parier un kopek sur la mise en commun du charbon et de l’acier, les deux mamelles de l’industrie de l’armement à l’époque, entre l’Allemagne et la France à peine six ans après la fin du second conflit mondial ? Il suffit de songer à la haine qui perdure en Bosnie entre communautés vingt ans après la fin de la guerre pour mesurer la volonté politique qu’il a fallu déployer à l’époque pour parvenir à lancer le projet européen. Après le non français, en 1954, à la Communauté européenne de défense, comment imaginer que trois ans plus tard serait signé le traité de Rome donnant naissance à l’Union européenne et qu’en 1958 son plus farouche opposant, le général de Gaulle, le mettrait en œuvre ? On peut énumérer les crises soi-disant terminales de l’Europe, de la crise de la chaise vide en 1965 à celle de la zone euro en passant par le « non » franco-néerlandais de 2005 au traité constitutionnel européen, qui n’ont été en fait que des paliers avant que les États ne poursuivent le chemin ardu de la construction communautaire. Bref, le pire n’est jamais le plus sûr.

N.B.: version longue de mon article publié dans Libération du 29 décembre


bruxelles.blogs.liberation.fr | 29-déc.-2016 14:41

Gerard Deprez: "Pour un FBI européen"

Pour Gérard Deprez, député européen (libéral belge), membre de la commission des Affaires intérieures, l’échange de renseignements entre les services européens est loin d’être optimale, faute de confiance. Au lendemain de l’attentat de Berlin, il milite pour la création d’un FBI européen.

La première réaction des démagogues en Europe a été d’incriminer la politique d’accueil des réfugiés d’Angela Merkel.

Faut-il rappeler que les attentats qui ont ensanglanté les sols français et belges ont été commis par des Français et des Belges ou des étrangers titulaires d’une carte de séjour qui n’avaient rien à voir avec les réfugiés arrivés récemment ? Qu’il y ait parmi les réfugiés quelques terroristes infiltrés, c’est une évidence, mais cela ne signifie nullement qu’ils soient un vivier du terrorisme. Oui, il y a des criminels parmi les demandeurs d’asile, comme il y en a au sein de notre population, et c’est d’ailleurs pour ça qu’on a un code pénal et des prisons ! Cet amalgame entre réfugiés et criminalité est insupportable.

Néanmoins, plusieurs attentats ont été commis par des personnes infiltrées parmi les réfugiés ou par des Européens partis combattre en Syrie.

C’est pour cela que nous avons prévu le contrôle systématique de toutes les personnes qui pénètrent dans l’espace Schengen, y compris les ressortissants européens. C’est important, car les returnees, ceux qui sont partis combattre avec Daech et reviennent en Europe, ont la nationalité de nos pays : on pourra ainsi les arrêter lorsqu’ils franchiront la frontière. De même, on a créé un PNR européen qui permettra de repérer les personnes qui ont des comportements suspects. Dans les hotspots qui ont été installés en Grèce et en Italie afin d’enregistrer les demandeurs d’asile, des agents nationaux et d’Europol ont été détachés afin de repérer les individus suspects.

La coopération entre polices européennes dans la lutte anti-terroriste est-elle suffisante ?

Il est très difficile de répondre à cette question. Pourquoi ? Parce que les services de police ont l’habitude de coopérer et d’échanger des informations entre des personnes qui se font mutuellement confiance. Plus les gens se connaissent, plus ils se font confiance, plus ils échangent du renseignement. A l’inverse, moins on se connaît, moins on a de certitude sur la fiabilité de l’autre et plus on est réticent à communiquer des informations. La confiance ne se décrète pas, elle se construit.

L’Union ne peut-elle au moins fournir un cadre qui permette un échange minimal d’informations entre services européens ?

Nous nous sommes battus au Parlement européen, en vain, pour obtenir un échange automatique d’informations. Ainsi, nous voulions que, dans le Système d’information Schengen (SIS), accessible aux agents chargés du contrôle des frontières extérieures, figurent les personnes qui sont suspectées de terrorisme ou poursuivies pour des faits de terrorisme. Les États membres ont refusé tout net. Même chose pour le PNR européen qui est en fait constitué de 28 PNR nationaux et non d’un fichier central : l’échange de données est laissé à l’appréciation des Etats, y compris pour les faits de terrorisme… Autrement dit, l’utilisation des instruments européens existants n’est pas du tout optimale faute de confiance entre les services. C’est pour cela qu’il est important d’organiser des rencontres régulières entre les responsables européens des services antiterroristes afin qu’ils se connaissent et tissent des liens de confiance. Après, comme tout le monde a besoin de renseignements, la coopération se développera.

Faut-il créer une agence de renseignements européenne ?

J’y suis favorable. Il faut donner à Europol le pouvoir de mener des enquêtes en matière de terrorisme et lui permettre d’avoir accès à tous les renseignements détenus par les vingt-huit pays. Actuellement, il peut seulement accompagner des enquêtes ou organiser des échanges d’informations. Le problème est que le traité européen précise expressément que le renseignement est une compétence nationale…

Qui dit FBI européen dit contrôle judiciaire européen.

C’est pour cela que le Parlement voulait donner des compétences dans le domaine de la lutte antiterroriste au parquet européen qui va bientôt voir le jour. Mais il ne sera compétent que dans la lutte contre la fraude au budget communautaire… Si les États acceptent de coopérer, ils acceptent beaucoup plus difficilement de transférer de la souveraineté au niveau européen, surtout dans les domaines régaliens.

Les Européens doivent-ils réapprendre à vivre avec la violence sur leur propre sol ?

Après la chute du mur de Berlin, on a considéré qu’on était entré dans une ère de pacification et nous avons baissé la garde, tant du point de vue militaire que policier. Regardez les coupes sombres dans les budgets consacrés à la sécurité ! Aujourd’hui, nous sommes désarmés, tant psychologiquement que militairement parce que nous avons sous-estimé l’impact du monde extérieur sur nos sociétés. Nous devons nous réarmer dans tous les sens du terme pour réduire la menace et c’est collectivement que nous y ferons face. Le repli sur le réduit national prôné par les démagogues est une chimère. Mais soyons clairs : quelles que soient les mesures prises, on n’éliminera jamais le risque terroriste.

N.B.: article paru dans Libération du 21 décembre


bruxelles.blogs.liberation.fr | 27-déc.-2016 19:45

Réfugiés syriens: l'inhumanité du gouvernement belge

Alors que les derniers civiles et rebelles quitte Alep, le gouvernement belge campe depuis plusieurs semaines sur son refus d’accorder un visa humanitaire à une famille musulmane de cette ville martyre, alors même qu’il a été condamné à s’exécuter par plusieurs tribunaux. Une telle inhumanité ne surprend guère lorsque l’on sait que le secrétaire d’État à l’Asile et à la migration, Theo Francken, qui refuse d’obtempérer à ces décisions de justice, est un dur de la N-VA, le parti indépendantiste de droite radicale flamande. Il a même récemment envisagé une alliance avec l’extrême-droite du Vlaams Belang, un tabou absolu jusqu’ici outre-Quiévrain.

Cette famille d’Alep, un couple et deux enfants âgés de 5 et 8 ans, a décidé de passer par la voie légale pour se réfugier en Belgique plutôt que de fuir vers un pays voisin et de s’en remettre à des passeurs avec les risques que cela comporte. Ils ont donc demandé, par l’intermédiaire d’une famille belge de Namur, la capitale wallonne, un visa afin de pouvoir obtenir l’asile une fois sur place. Ces Syriens, dont l’identité n’a pas été révélée pour d’évidentes questions de sécurité, connaissent depuis longtemps les Belges qu’ils ont rencontrées lors de séjours à Istanbul : les Namurois se sont même engagés à les héberger et ont déjà trouvé une école pour accueillir les enfants et un emploi pour le père. En dépit de ces garanties, l’Office des étrangers a refusé la demande de visa. Saisi, le « Conseil du contentieux des étrangers », une juridiction administrative spécialisée, a annulé à deux reprises la décision de l’Office pour insuffisance de motivation. À chaque fois, comme il en a l’habitude, l’Office a copié-collé la même décision. Un rien lassé, le 20 octobre, les juges ont ordonné, en se fondant sur une jurisprudence du Conseil d’État belge sur les « mesures provisoires », que des visas de trois mois soient délivrés dans les 48 heures, vu la situation à Alep. Aussitôt, Theo Francken s’est pourvu devant le Conseil d’État.

Parallèlement, les avocats de la famille syrienne ont saisi le président du tribunal de première instance de Bruxelles qui a ordonné, en procédure d’extrême urgence, la délivrance des visas et laissez-passer sous peine d’une astreinte de 4000 € par jour de retard. Une ordonnance confirmée le 7 décembre par la Cour d’appel de Bruxelles qui, sans se prononcer sur le fond, a relevé que l’arrêt du Conseil du contentieux des étrangers s’impose à l’État belge et que le recours devant le Conseil d’État n’est pas suspensif.

Néanmoins, Theo Francken, soutenu par le Premier ministre Charles Michel (libéral francophone du MR) et les autres partis de la majorité (démocrates-chrétiens flamands du CD&V et libéraux flamands du VLD), a refusé de s’exécuter. Pour lui, accorder des visas relève du pouvoir discrétionnaire de l’État et céder aux juges « créerait un précédent ». Le fait que les Syriens soient musulmans n’est peut-être pas étranger à son inflexibilité, puisqu’il a par ailleurs déjà accordé 230 visas humanitaires à des familles syriennes chrétiennes… Avec un cynisme étonnant, Theo Francken et Charles Michel ont proposé que la famille syrienne soit accueillie par le Liban (qui n’a rien proposé), un pays qui accueille déjà 1,5 million de réfugiés syriens, soit 25 % de sa population...

Son parti, la N-VA, a aussitôt lancé une campagne sur les réseaux sociaux : « les juges doivent appliquer strictement la loi et ne pas ouvrir grandes nos frontières ». Ou encore : « pas d’astreinte et pas de juges hors du temps. Pas de papier belge pour chaque demandeur d’asile dans le monde #jesoutiensTheo ». Bart de Wever, le leader du parti indépendantiste et maire d’Anvers, en a rajouté une couche en dénonçant « le gouvernement des juges » : « si un juge veut faire les lois, il doit figurer sur une liste et demander le jugement du citoyen ». Une violente campagne relayée par quelques journaux néerlandophones, comme le quotidien Het Laatste Nieuws qui, le week-end dernier, n’a pas hésité à publier la photo d’une conseillère de la cour d’appel de Bruxelles en précisant qu’elle était mariée avec un étranger… «Solution» proposé par le gouvernement fédéral: envoyer la famille au Liban qui accueille déjà, dans des conditions précaires, 1,5 millions de réfugiés (pour une population de 4,5 millions d’habitants).

Outre l’inhumanité que manifeste Bruxelles, le refus de l’État d’exécuter une décision de justice est sans précédent dans une démocratie occidentale. La réaction du monde judiciaire est à la hauteur de l’événement : ainsi, pour le premier président de la Cour de cassation, la Belgique se comporte comme un « État voyou ». « L’État de droit et la démocratie belge sont gravement menacés », a estimé, de son côté l’Association syndicale des magistrats : « Les décisions de justice exécutoires doivent être respectées non seulement par les citoyens mais aussi par les politiciens et le fait qu’ils soient élus ne les autorise pas à violer la Constitution, les traités internationaux et la loi. Les juges ne sont pas leurs partenaires, ni leurs subordonnés encore moins les auxiliaires de leur politique ».

Il faut, comme toujours dans le Royaume, chercher la logique communautaire dans cette affaire. Le fait que les juges qui ont rendu la série de décision condamnant l’État belge soient tous francophones (la justice est scindée entre francophones et néerlandophones sauf dans quelques cas) n’est pas étranger à la mobilisation des indépendantistes flamands. Ainsi, Bart De Wever s’en est pris à « cette décision d’un magistrat, un francophone membre du Conseil du contentieux des étrangers », une précision qui a son importance tout comme le fait que la famille d’accueil soit wallonne et donc francophone… Le but de la N-VA est manifestement de fragiliser un peu plus la Belgique.

Au-delà, le gouvernement belge envoie le plus mauvais signal qui soit : en refusant un visa en bonne et due forme à une famille qui remplit manifestement les critères pour obtenir l’asile, il encourage les réfugiés à entrer clandestinement en Europe, puisqu’une une fois sur place, leur demande de statut de réfugié sera obligatoirement examinée…

N.B.: article paru dans Libération du 18 décembre. Theo Francken n’a guère apprécié et s’est défendu sur Twitter (voir ma TL) en néerlandais, nonobstant le fait que je suis Français. Il a finalement accepté que je l’interviewe, mais aucune nouvelle depuis.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 22-déc.-2016 19:05

La Chine, une «économie de marché» en trompe l'œil

Photo: JQ

Ce lundi, la Chine est officiellement devenue une «économie de marché» comme une autre. En effet, la période de 15 ans convenue lors de son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (0MC) en 2001, pendant laquelle ses partenaires pouvaient la traiter comme une économie en transition, est arrivée à échéance dimanche à minuit. Pourtant, ce pays communiste, qui s’est certes converti au capitalisme à partir de 1978, ne remplit toujours pas les critères d’une économie de marché fonctionnelle, comme l’a admis, le 17 mars dernier, la libérale suédoise, Cecilia Malmström, commissaire européenne chargée du commerce : l’État contrôle et subventionne ses entreprises, fixe les prix sur son marché, s’oppose à toute concurrence étrangère sur son sol, intervient sur les marchés financiers ou encore manipule son taux de change. Ce n’est pas un hasard si la Chine se situe, en 2016, au 144e rang mondial en matière de liberté économique, juste derrière le Libéria et devant la Guinée-Bissau, selon le classement effectué chaque année par le think tank américain Heritage Foundation… Décryptage.

· S’agit-il d’une révolution ?

Pour la Commission, il s’agit d’un « non-événement » qui ne change rien à ce qu’est la Chine. De fait, le vocable « économie de marché » n’impacte que la façon dont les pays importateurs de produits chinois exercent leur défense commerciale par des mesures anti-dumping et anti-subventions. Ainsi, tant qu’un État membre de l’OMC ne bénéficie du « statut d’économie de marché » (SEM), un pays importateur, pour déterminer si des produits importés le sont à un prix anormalement bas, est autorisé à ne pas tenir compte du prix pratiqué sur le marché intérieur de l’État exportateur, ce qui est la procédure normale, puisque celui-ci est, par hypothèse, manipulé. Le prix « réel » est donc reconstitué à partir d’un marché « analogue », mais fonctionnant selon les règles de l’économie de marché, ou en analysant son coût normal de production. Ainsi, si un produit X est importé au prix de 100 €, exactement au prix du marché chinois, mais que ce même produit serait vendu sur un marché analogue 120 €, la marge de dumping sera donc de 20 €.

Cette méthode facilite l’usage des instruments de défense commerciale et donc la lutte contre la concurrence déloyale. Ce n’est pas un hasard si 56 des 73 mesures anti-dumping de l’Union actuellement en vigueur s’appliquent aux importations chinoises et que les droits imposés (43% en moyenne par rapport au prix d’importation) sont plus élevés que pour les pays dotés du SEM (19 % en moyenne). Mieux : selon le CEPII, un centre de recherche sur l’économie mondiale, ces mesures ont un effet sur les prix des produits voisins, mais non directement touchés par les droits de douane punitifs, qui augmentent en moyenne de 4 à 14 %... Des chiffres qu’il faut cependant relativiser, puisque ces droits de douane punitifs ne frappent que moins de 3 % des produis chinois en valeur.

· Quel va être l’impact sur l’économie européenne ?

Le changement de méthode dans le calcul des droits antidumping va paralyser les instruments de défense commerciale de l’Union à l’égard de la Chine puisque, désormais, il faudra tenir compte des seuls prix pratiqués sur le marché chinois qui ne reflètent pas la réalité des coûts de production. En clair, il deviendra extrêmement difficile d’établir un dumping, ce qui revient à laisser les mains libres à Pékin… Selon le CEPII, cela se traduira par une augmentation des importations européennes en provenance de Chine pouvant atteindre 21 % (de 342 milliards à 414 milliards d’euros), ce qui impactera non seulement l’industrie européenne dans les secteurs de la céramique, de l’aluminium et autres métaux, du verre et des machines et appareils électriques, mais aussi les importations des pays tiers. L’effet en termes d’emplois risque d’être catastrophique : une étude de l’Economic Policy Institute de Washington a évalué que les pertes de postes dans l’Union pourraient atteindre entre 1,7 et 3,5 millions (dont jusqu’à 350.000 en France, 416.000 en Italie, 639.000 en Allemagne, etc.).

· L’Union peut-elle refuser de reconnaître le statut d’économie de marché à la Chine ?

Barack Obama, le président américain, a décidé, poussé par son Congrès, de ne pas accorder le statut d’économie de marché à la Chine. Pour les États-Unis, le protocole de 2001 n’a aucun caractère d’automaticité, puisqu’il précise que la Chine doit préalablement remplir les conditions d’une économie de marché. Interrogé par Libération, Pascal Lamy, qui a négocié ce fameux protocole, estime que « les Américains ont tort et ils vont se faire poursuivre devant l’OMC ». Et s’ils perdent, cela risque de leur coûter très cher en mesures de rétorsion… Plus de 80 pays dans le monde ont déjà, sans même attendre l’échéance de dimanche, reconnu le SEM à la Chine, dont le Brésil, l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou encore la Suisse. Ce qui affaiblit la position américaine. L’Union, pour sa part, n’a aucune intention d’entrer en guerre avec la Chine par intérêt bien compris, celle-ci étant l’un des acteurs clefs de son économie: elle est la deuxième partenaire commerciale des Vingt-huit avec des flux commerciaux quotidiens de plus d’un milliard d’euros et le marché chinois est la principale source de profit pour de nombreuses entreprises et marques européennes.

· L’Union va-t-elle rester l’arme au pied ?

Refuser de prendre à rebrousse-poil Pékin ne veut pas dire ne rien faire. Comme l’a récemment martelé Jean-Claude Juncker, le président de la Commission, le temps de la « naïveté » européenne est terminé. L’exécutif européen a donc proposé, le 9 novembre dernier, de resserrer les mailles de sa législation anti-dumping et anti-subventions pour continuer à « lutter contre les distorsions de marché, mais sans désigner spécifiquement la Chine », explique-t-on à Bruxelles. « En fait, on va résoudre la question chinoise sans la traiter spécifiquement », explique un fonctionnaire de la Commission : « Nous allons abandonner la liste noire des pays membres de l’OMC qui ne sont pas des économies de marché et appliquer une nouvelle méthodologie anti-dumping à tout le monde, ce qui va empêcher les Chinois de hurler à la discrimination. Comme dans le Guépard de Visconti, « il faut tout changer pour que rien ne change »». Ainsi, pour analyser les distorsions de concurrence, l’Union ne prendra pas seulement en compte les prix sur le marché intérieur, mais aussi les politiques publiques et l’influence de l’Etat, la prédominance des entreprises publiques, la discrimination en faveur des entreprises nationales ou encore l’indépendance du secteur financier. Et l’administration de la preuve par les entreprises européennes sera facilitée. « Avec cette méthode, le niveau des droits antidumping qui frappe la Chine sera équivalent au niveau actuel », affirme la Commission. En attendant que les vingt-huit Etats et le Parlement européen adopte cette nouvelle législation, sans doute d’ici un an, l’ancien système continuera à s’appliquer : « le 11 décembre est donc bien un non-événement », estime un fonctionnaire européen. Comme pour le souligner, la Commission a ouvert vendredi une enquête anti-dumping contre trois nouveaux produits chinois… En clair, l’Union va continuer à considérer que la Chine n’est pas un pays à économie de marché, mais sans le proclamer et en évitant les foudres de l’OMC.

Autre mauvaise nouvelle pour la Chine, le droits anti-dumping et anti-subventions de l’UE vont fortement augmenter. En effet, la Commission a proposé, en 2013, de modifier le règlement européen du 22 décembre 1995, afin d’abandonner la règle dite « du moindre droit » : « cette règle impose que droit de douane soit proportionnel au dommage subi, ce qui limite son montant entre 20 et 30 % du prix du produit, alors que les États-Unis appliquent des droits punitifs qui peuvent monter jusqu’à 200 % », explique un diplomate français. Cette réforme a été adoptée mardi 13 décembre par le Conseil des ministres et doit encore l’être par le Parlement européen. Seuls les libre-échangistes comme la Grande-Bretagne, la Suède, l’Irlande ou les Pays-Bas ont campé dans une opposition de principe à tout durcissement des instruments de défense commerciale.

N.B. : version longue de mon article paru lundi dans Libération.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 15-déc.-2016 09:43

Raphaël Glucksmann et la crise de l’Union : “Il faut un nouveau contrat social à l’échelle de l’Europe”
, – Pour l’essayiste français, le seul moyen d’éviter que l’Union ne se délite sous les coups de boutoir des partis populistes et nationalistes, c’est un ressaisissement des forces démocratiques et une vision capable de “parler au cœur des Européens”. Voir en entier .
presseurop.eu | 14-déc.-2016 10:38

Les partis démagogues raflent la mise

Ce dessin de Vadot résume parfaitement la vague de démagogie qui submerge l’occident. Le XXIème siècle est celui de la post-vérité et du mensonge: comme l’a dit Beppe Grillo, votez avec vos tripes, pas avec votre tête. L’emportement contre la raison. Le «siècle des lumières» est bien derrière nous.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 10-déc.-2016 12:24

Réforme des institutions européennes : Pour un Sénat des régions
, – Pour relancer une Union en panne, remplaçons ses institutions qui représentent les Etats membres par une assemblée davantage ancrée sur le territoire et complémentaire au Parlement européen. Voir en entier .
presseurop.eu | 09-déc.-2016 17:34

Moins de rigueur pour contrer le populisme?

Mon article sur le référendum italien et l’UE est ici. Samedi, j’ai publié une autre analyse qui est . Bonne lecture !


bruxelles.blogs.liberation.fr | 06-déc.-2016 16:11

Rencontre avec Guillaume Duval : “L’Europe va mal”

Guillaume Duval a entamé la rencontre et lancé la discussion – qui a duré plus de deux heures – en fournissant son analyse de la situation politique, économique et sociale de l'Europe. Il a abordé les crises que traverse l'Europe, à partir du chômage de masse en passant par celle de l'euro, dont il défend le maintien, le Brexit et le blocage institutionnel actuel – et les solutions possibles, à commencer par la transition énergétique.


presseurop.eu | 06-déc.-2016 13:31

Election présidentielle en Autriche : Une victoire pour la gauche, mais pas une défaite de l’extrême droite
, – Le candidat soutenu par les Verts Alexander Van der Bellen a été élu dimanche lors d’un ballottage historique avec le candidat populiste Norbert Hofer. Si son élection marque un espoir pour la gauche européenne, près de la moitié des Autrichiens sont aujourd’hui en accord avec les idées nationalistes de Hofer. Voir en entier .
presseurop.eu | 06-déc.-2016 09:44

Pierre Moscovici: Union libre

REUTERS/Francois Lenoir

L’homme paraît apaisé et fend enfin l’armure. Pierre Moscovici s’est construit une muraille derrière laquelle il s’est longtemps dissimulé. Toujours sous contrôle, calculant chacun de ses mots, cultivant une certaine morgue et une distance certaine, ne faisant rien pour se rendre aimable, mais supportant mal la critique, cet écorché vif qui vient de fêter ses 59 ans semble réconcilié avec lui-même. Sa parole s’est libérée, il se montre plus avenant, plus humain, se livre davantage et assume enfin sans complexe son engagement européen construit au long de son parcours de trente ans en politique : « député national et européen pendant 20 ans, ministre durant 7 ans, commissaire chargé des affaires économiques et monétaires depuis 2 ans. À ces divers titres, j’ai été membre des trois institutions communautaires (Commission, Parlement européen, Conseil des ministres) », se rengorge-t-il.

Pour ceux qui le connaissent depuis longtemps, sa métamorphose saute aux yeux. Est-ce la mort d’un père à l’écrasante personnalité, le psychologue social Serge Moscovici, le 15 novembre 2014, à 90 ans, quinze jours après sa prise de fonction à Bruxelles, qui a été le déclic ? Le choc est rude et il l’encaisse péniblement, même s’il entretenait une relation complexe avec ce père physiquement absent, mais intellectuellement envahissant, entremêlant amour passionnel et ressentiment. L’histoire familiale est heurtée : Serge Moscovici et son épouse, la psychanalyste Marie Bromberg, faisaient passer leur carrière et leurs amours contingentes bien avant leurs enfants, Pierre l’ainé et Denis, son cadet de 4 ans et demi. À tel point qu’après leur séparation, dans les années 70, les deux adolescents se retrouvent seuls dans l’appartement familial du 17e arrondissement de Paris, Serge et Marie passant les voir par intermittence. Une autre époque. Ce quasi abandon familial n’a pas empêché les enfants de tracer leur route professionnelle : Pierre est passé par Science po et l’ENA avant d’intégrer la Cour des comptes et Denis par Centrale.

Pierre Moscovici qui a longtemps dit craindre une seule chose, la mort de son père, est sonné. Alors qu’il n’est pas croyant, il se laisse pousser la barbe, qu’il a depuis gardée, comme le veut la tradition juive. Et il se lance dans la lecture de « Chronique d’un enfant égaré », le livre que son père a publié en 1997, l’année où son fils devient ministre de Jospin, dans lequel ce juif roumain, victime des persécutions antisémites du nazisme et qui a fui son pays pour la France en 1947, raconte une vie qu’il a toujours dissimulé à ses enfants. Le commissaire reconnaît n’avoir jamais pu le lire jusque-là, car il était « en colère contre son silence ». Sa mort lui permet enfin de tourner la page. Lui, le célibataire endurci, franchit un cap qui marque en général l’entrée dans la vie adulte : le 13 juin 2015, il épouse, en présence de Lionel Jospin, son mentor en politique, Anne-Michelle Basteri, une inspectrice des finances de 37 ans qui fut sa conseillère lorsqu’il était ministre des Finances de François Hollande. « Un changement fondamental », reconnaît Pierre Moscovici.

Il reconnaît avec réticence que la disparition du père (suivi de celle de sa mère en octobre 2015) est un moment important dans sa vie, mais il a du mal à admettre qu’elle l’ait changé. Pour lui, c’est son arrivée à Bruxelles qui a été « une vraie libération ». Il ne veut voir dans ces deux évènements concomitants qu’une coïncidence. « Je suis enfin sorti du système cloisonné et vertical de la politique française. Pendant 20 ans, j’ai été un rouage du système politique ». C’est à Bruxelles qu’il a enfin pu assumer son « mantra », son « européisme » : « je ne pouvais pas le faire dans mon parti, car il faut avant tout préserver son unité. Or le PS est divisé sur l’Europe : il n’assume pas son européïsme et se laisse tarauder par le souverainisme. Je n’ai pas choisi d’être ministre des Affaires européennes ou des Finances, mais commissaire si. Maintenant, je peux dire ce que je veux. Et la Commission, qui est une institution très collégiale, me donne une marge de manœuvre que je n’ai jamais eue ».

Son chemin de Damas vers l’Europe, Moscovici le débute en 1997 lorsqu’il est nommé par Lionel Jospin (il fut son conseiller au ministère de l’Éducation nationale entre 88 et 90) au ministère délégué aux Affaires européennes. Même s’il affirme aujourd’hui que son « fil rouge a toujours été l’Europe », cela reste sujet à caution. Député européen inexistant entre 1994 et 1997, il s’est fait surtout élire pour remplir la gamelle et s’occuper des affaires internes du PS. Il ne se fait pas remarquer par ses positions européennes et d’ailleurs ne demande pas le portefeuille que lui confie Jospin : il visait le budget. À son arrivée au Quai d’Orsay, il montre d’abord sa méconnaissance totale de l’Allemagne, un pays dont son histoire familiale lui a appris à se méfier. Mais il apprendra des coups qu’il reçoit, en particulier du désastreux traité de Nice de 2000 qu’il devra assumer presque seul, celui-ci s’expliquant par la profonde mésentente franco-allemande à laquelle il a concouru. Hubert Védrine, son supérieur en tant que ministre des Affaires étrangères, ne le ménage pas durant leurs cinq de cohabitation dans la cohabitation et n’hésite pas à lui faire porter le chapeau des échecs européens de la période.

Moscovici laissera dire : « je suis loyal. De ce point de vue, je suis chevènementiste : un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne. Mon père avait l’habitude de citer de Gaulle pour qui la discipline était la force principale des armées ». Une discipline qui a sans doute empêché celui qui se définit comme « un fils d’intellectuel étranger qui a fait de la politique » d’atteindre le sommet : « pour moi, la politique n’est pas l’école du meurtre. Je vais avoir 60 ans, je suis locataire, je n’ai pas accumulé. Le pouvoir suprême n’est pas mon mantra ».

L’Europe, à la différence de Védrine, Moscovici continuera de s’y consacrer après le traumatisme de 2002, montrant ainsi qu’il n’était pas le « mauvais européen » que son ministre de tutelle décrivait. Il se fait réélire comme député européen en 2004 et cette fois il fait le job. Mais il ne peut résister à l’appel national en rejoignant l’Assemblée nationale en 2007 pour mieux devenir ministre en 2012. « Ça n’a pas été facile d’être le ministre des Finances de Hollande. C’est un job où on prend des coups. Heureusement, 40 % de mon travail, c’était l’Europe. C’est la partie du travail que j’ai réussi. Le reste, c’était plus compliqué, je n’avais pas les mains libres ».

Hasard littéraire : au moment où Pierre Moscovici publie un plaidoyer fédéraliste, « S’il est minuit en Europe », son ancien patron sort un opuscule plaidant pour une Europe confédérale (« Sauver l’Europe », aux éditions Liana Levi), celle des États qui pourtant dysfonctionne. Le moment pour dire certaines vérités : « Védrine n’a jamais cru à l’Europe. On vit sur deux planètes différentes. J’ai toujours accepté les institutions communautaires, alors que Védrine voulait les squeezer. Je récuse la pensée des Védrine ou des Montebourg ». Il ne manque pas une occasion d’exprimer sa vision des choses dans les médias français. Il estime que c’est une partie de son boulot : réconcilier les Français et la gauche avec l’idée européenne. « François Hollande a un ADN d’Européen, mais il n’a pas affirmé ses idées. Il a été trop tactique », regrette-t-il.

Depuis qu’il est à la Commission, on ne peut lui reprocher d’être resté inactif, même si certains lui reprochent de rentrer quasiment tous les soirs à Paris pour retrouver son épouse qui n’a aucune intention de s’installer à Bruxelles. En l’espace de deux ans, l’exécutif européen a totalement changé sur fusil d’épaule sur la question de l’austérité au grand dam des gardiens de l’orthodoxie, notamment allemands : désormais, il ne se comporte plus en garde-chiourme des budgets nationaux, comme le voudrait la lettre du Pacte de stabilité, mais se montre au contraire extrêmement politique. La France a obtenu de nouveaux délais pour revenir sous les 3 % de PIB de déficit, l’Espagne et le Portugal n’ont pas été sanctionnés alors qu’ils n’ont pas tenu leurs engagements en raison de la situation de politique intérieure. La Grèce, que l’Allemagne était tentée d’éjecter de l’euro, est sauvée de justesse en juillet 2015, Pierre Moscovici agissant de conserve avec Jean-Claude Juncker, le président de la Commission, pour emporter le morceau. Mieux : l’Allemagne et son équilibre budgétaire ne sont plus un modèle et, le 16 novembre, Pierre Moscovici a même appelé Berlin à relancer le moteur de l’investissement public pour jouer son rôle de locomotive de la zone euro. Dans le même élan, il a appelé tous les États de la zone euro à augmenter leurs dépenses de 0,5 % du PIB pour relancer la croissance. Bref, tout comme Mario Draghi à la BCE, Pierre Moscovici a réussi à balancer très discrètement par dessus bord l’héritage ordo-libéral allemand. Pas mal pour quelqu’un qu’on a longtemps soupçonné de dilettantisme…

N.B.: version longue de mon article paru le 1er décembre dans Libération.

N.B. 2: Pierre Moscovici vient de publier: «S’il est minuit en Europe», chez Grasset, 266 p, 19€


bruxelles.blogs.liberation.fr | 04-déc.-2016 18:48

Négociations autour du CETA : Plus de démocratie et une nouvelle étoile pour la gauche européenne
, – Les discussions sur l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada et les amendements imposés par la Wallonie changent peut-être pour longtemps la manière dont seront négociés les traités commerciaux. La personnalité et les convictions du président de la région belge Paul Magnette ont joué un rôle clé. Voir en entier .
presseurop.eu | 30-nov.-2016 07:13

Boris Johnson, un clown qui a uni l'Union européenne contre le Royaume-Uni

The Guardian m’a demandé d’écrire un article sur Boris Johnson, l’ancien journaliste et ancien maire de Londres, leader du «Brexit» devenu ministre des affaires étrangères de Theresa May. Il a été publié ici samedi et a connu un beau succès: plus de 22.000 partages et plus de 6000 commentaires. Samedi, il a même été l’article le plus lu du site du Guardian. Le voici donc en français. Enjoy !

La Grande-Bretagne peut-être fière d’elle-même. Encore une fois, elle a montré l’exemple au monde ! En portant en triomphe Boris Johnson et Nigel Farage, lors du référendum du 23 juin, elle a montré que Donal Trump, le président élu des États-Unis, n’avait strictement rien inventé. En réalité, la bêtise, la vulgarité, l’inconséquence, l’irresponsabilité sont des inventions britanniques encore une fois laborieusement copiées par les Américains. Fini le temps des tristes figures à la Margareth Thatcher ou à la David Cameron, terminée l’époque des dirigeants dotés d’un cerveau et d’un sens de l’intérêt commun, l’heure des clowns politiques a sonné.

L’ancien journaliste pour qui les faits n’ont jamais constitué un obstacle à une bonne histoire a réussi, en quelques semaines seulement, à dilapider le peu de capital de sympathie et de compréhension qui restait en Europe à l’égard d’une Grande-Bretagne qui s’est pris les pieds dans le tapis du référendum. C’est une contre-performance diplomatique hors du commun que d’avoir réussi à souder comme jamais les vingt-sept États membres de l’Union, y compris l’Allemagne et les Pays-Bas, qui désormais sont décidés à ne faire aucun cadeau à Londres. Ce sera un « hard Brexit », non pas parce que Theresa May le veut, mais parce que ses futurs ex-partenaires estiment ne pas avoir le choix face à une Grande-Bretagne irrésolue.

BoJo a profondément agacé ses partenaires en affichant sa méconnaissance totale de ce qu’est l’Union (ce qui n’est pas étonnant lorsqu’on l’a connu comme « journaliste » à Bruxelles, ce qui est mon cas). Selon son interprétation toute personnelle des traités européens, il qualifie de « bollock » le fait de considérer que les quatre libertés (libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux) forment un tout indissociable : « chacun croit maintenant que chaque être humain a le droit fondamental donné par dieu d’aller là où il veut. Ca n’est pas vrai, cela n’a jamais été le cas. Cela n’a jamais été un principe fondateur de l’Union européenne. C’est un mythe total ». Pour lui, il y aura une « relation commerciale dynamique (entre la Grande-Bretagne et l’Union) et nous reprendrons le contrôle de nos frontières, mais nous resterons une société ouverte et accueillante ».

Pourtant, Wolfgang Schaüble, le ministre allemand des Finances, l’avait averti dès le mois de septembre : « nous serons heureux d’envoyer au secrétaire au Foreign office de sa majesté une copie du traité de Lisbonne. Il pourra y lire qu’il y a un lien certain entre le marché unique et les quatre libertés. Je peux aussi le dire en anglais, si nécessaire ». Il a répété le 18 novembre qu’il « n’y aura pas de menu à la carte. C’est le menu complet ou rien du tout ». Son collègue néerlandais, Jeroen Dijsselbloem a enfoncé le clou : BoJo « dit des choses qui sont intellectuellement impossibles, politiquement inimaginables » comme lorsqu’il explique que la Grande-Bretagne « devra probablement quitter l’union douanière, mais c’est une question que nous négocierons, j’en suis sûr ». Or, c’est tout simplement impossible : marché unique et union douanière, c’est-à-dire des tarifs douaniers extérieurs communs, sont indissolublement liés. Qu’importe, BoJo répète son mantra à l’infini : il a raison, les autres ont tort. Le problème est que ce sont les autres qui décideront. Et si on veut obtenir quelque chose, il vaut mieux éviter d’expliquer à l’acheteur qu’il est un crétin…

Le secrétaire au Foreign Office ajoute la lourdeur à l’ignorance. Lui qui a pourtant écrit une biographie de Winston Churchill ne semble pas comprendre qu’il faut posséder un esprit d’une rare finesse lorsqu’on se risque à mélanger humour et diplomatie. Ainsi sa blague sur le fait que les Italiens vendraient moins de « prosecco » en Grande-Bretagne si elle ne gardait pas l’accès au marché unique a non seulement créé un incident diplomatique, mais à souligné la faiblesse de l’argumentation britannique : si l’UE risque de perdre l’accès à un marché de 64 millions de Britanniques, à l’inverse le Royaume-Uni sera privé d’un marché de 440 millions de personnes… Last but not least, Boris Johnson, qui a agité le spectre d’un déferlement de Turcs en Grande-Bretagne en cas de maintien dans l’Union, se fait maintenant l’ardent défenseur d’une adhésion d’Ankara, même si elle rétablissait la peine de mort. « Je ne plus respecter ça. Quand vous voulez quitter le club, vous n’avez plus votre mot à dire sur l’avenir à long terme de ce club », s’est emporté le pourtant très placide Manfred Weber, le président du groupe conservateur (PPE) au Parlement européen.

Un célèbre scénariste français, Michel Audiard, a écrit cette sentence au début des années 60 qui s’applique parfaitement à Boris Johnson : « les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ». Le secrétaire au Foreign Office, qui n’aime pas la langue de bois à l’image de Trump, me pardonnera cette familiarité. Ou pas.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 29-nov.-2016 20:37

Angela Merkel se représente : “Le seul dirigeant européen capable de stopper l’avancée du populisme”

La version intégrale de cette revue de presse est à lire sur Alteréco Plus.

Robert Misik de la Zeit est partagé quant à la nouvelle candidature d’Angela Merkel qu’il juge en majeure partie responsable de la crise économique globale actuelle. Mais, pense-t-il, c’est précisément pour cela qu’elle a un grand défi historique à relever pendant son éventuel quatrième mandat :

Avec l’élection de Trump, en plein milieu du chaos qui nous a saisi avec Poutine, le Brexit, la guerre […], Merkel doit remplir un nouveau rôle tout à fait inespéré : le New York Times l’avait appelée "la dernière à défendre l’occident libéral" (...) Mais c’est tout de même paradoxal que ce soit justement cette Merkel qui doive sauver le monde occidental. Car la chancelière allemande […] est une des principaux responsables de la situation actuelle, situation dans laquelle nous devons véritablement défendre la démocratie pluraliste. Car la politique d’austérité en Europe, exécutée par l’Allemagne, cette politique de l’Allemagne qui consiste à réduire les revenus des gens normaux […] est une des causes du malaise dans laquelle on se retrouve aujourd’hui […]. Merkel sait qu’on l’identifie avec cette politique. Et qu’un changement de cap devrait aller de pair avec un mea culpa : celui d’avoir commis une grosse erreur. Et, comme on le sait bien, ceci n’est pas chose facile pour les hommes politiques. Mais s’il y a bien quelqu’un qui maîtrise l’art de changer la politique lentement et successivement, de l’adapter de manière pragmatique et de faire le contraire de ce que l’on avait proclamé avant, sans faire de geste dramatique, comme si de rien n’était, c’est bien Angela Merkel.

Angela Merkel en veut encore, constate Anja Maier, mais, rappelle l’éditorialiste de la Tageszeitung, l’Allemagne a changé pendant les 11 ans de sa gouvernance et c’est avant tout l’Alternative für Deutschland qui s’opposera à sa réélection.

La révolution n’a donc pas lieu. Angela Merkel veut encore candidater en tant que chancelière […]. Ce n’est pas vraiment étonnant. Toute personne l’ayant vu travailler pendant ces derniers mois pouvait bien s’en rendre compte : non seulement cette femme aime être chancelière mais elle a encore beaucoup de projets. Ce ne sont pas les idées qui lui manquent. Et pourtant ce n’est pas du tout gagné pour elle. […] Les stratèges de l’AfD sont probablement déjà en train de pondre leurs premiers slogans: "Renouvellement au lieu d’immobilisme" — quelque chose dans ce genre. […] Du coup les partis de l’establishment et leurs représentants peuvent désormais montrer ce que la politique veut dire pour eux. Ils doivent faire des propositions, dire ce qu’ils veulent changer à partir de 2017. L’emploi, les impôts, l’éducation le commerce, l’écologie et le développement – tout cela ce sont des thèmes qui finalement concernent tout le monde. Mais nombreux sont ceux qui l’ont perdu de vue.


presseurop.eu | 28-nov.-2016 15:40

L'Ukraine, si seule

REUTERS/Francois Lenoir

Que reste-t-il de « Maïdan », trois ans après, presque jour pour jour ? L’enthousiasme mondial autour de ce mouvement démocratique pro-européen, qui a débuté le 21 novembre 2013, à Kiev, Place (Maïdan) de l’indépendance, à la suite du refus du président ukrainien de l’époque, Viktor Ianoukovytch, de signer un accord d’association avec l’Union européenne pour rester dans l’orbite de Moscou, n’est plus qu’un lointain souvenir. Son successeur, Petro Porochenko, qui s’est rendu jeudi à Bruxelles, pour un sommet annuel avec les représentants de l’Union, Jean-Claude Juncker, le président de la Commission, et Donald Tusk, le président du Conseil des chefs d’État et de gouvernement, va constater que ses interlocuteurs n’ont pas grand-chose à lui offrir, alors que l’environnement international vient brutalement de se dégrader pour son pays avec l’élection d’un Donald Trump isolationniste qui proclame son admiration pour Vladimir Poutine.

En effet, l’avenir de l’accord d’association UE-Ukraine, qui est à la fois à l’origine de la révolution orange de 2013, mais aussi de l’intervention de Moscou en Crimée et dans l’est du pays, ce traité ayant été perçu comme les prémices d’une extension de l’Union – et donc de l’OTAN- dans « l’arrière-cour » de la Russie, est toujours aussi incertain. Finalement signé le 27 juin 2014, il s’applique provisoirement depuis janvier 2016. Mais, pour une entrée en vigueur définitive, il doit être ratifié par le Parlement européen et les 28 parlements nationaux. Or, les Pays-Bas ne l’ont pas fait, car ils se sont pris les pieds dans le tapis du référendum d’initiative populaire qu’ils venaient d’introduire. Une constellation de groupes et de partis anti-européens ont réussi à convaincre les Néerlandais, le 6 avril dernier, de rejeter la loi autorisant la ratification de cet accord par 61 % des voix, mais seulement 32 % de participation.

Depuis, le gouvernement de Mark Rutte cherche une solution pour sortir de ce piège. Certes, la consultation n’est que consultative, mais il doit réunir une majorité de son parlement autour d’une solution qui prenne en compte les préoccupations de son peuple. Le 31 octobre, il a finalement envoyé une lettre à Bruxelles dans laquelle il demande une « déclaration juridiquement contraignante » écartant, notamment, toute perspective d’adhésion de l’Ukraine à l’Union et toute libre circulation des travailleurs ou encore affirmant solennellement que les Européens ne sont pas garants de la sécurité de l’Ukraine. « Comme nous n’avons pas le choix, puisque sans cette déclaration on peut dire adieu à l’accord d’association, nous allons la rédiger et l’adopter lors du sommet européen de mi-décembre », explique un diplomate européen. « On devrait réussir à obtenir l’unanimité ».

La Pologne va devoir se mordre la langue en signant ce texte : depuis 2004, elle bataille pour que la « vocation européenne » de l’Ukraine soit reconnue, ce qui ouvrirait la porte à son adhésion. Une perspective dont la plupart des pays d’Europe de l’Ouest, la France en particulier, ne veulent pas entendre parler, car cela serait quasiment une déclaration de guerre à la Russie. De là à dire que beaucoup voit d’un bon œil que l’on ferme définitivement la porte au nez des Ukrainiens, il n’y a qu’un pas. Sans compter Poutine qui voit ainsi un supposé danger s’éloigner. Mais, par contrecoup, cela ne va pas pousser Porochenko à relancer les réformes internes, puisqu’il perd dans l’affaire l’un de ses arguments de vente, lui qui passe son temps à hanter les coulisses de tous les sommets européens depuis deux ans pour plaider sa cause… Reste que cette déclaration ne garantit pas le vote positif du Parlement néerlandais : « si ça ne passe pas, c’est le saut dans l’inconnu », s’inquiète un diplomate.

Or, l’élection de Donald Trump aux États-Unis va aussi changer la donne dans la région. Le président élu a, en effet, l’intention de fumer le calumet de la paix avec Poutine, une détente dont l’Ukraine pourrait faire les frais. Trump ne semblant pas considérer que la garantie de sécurité collective prévue par le traité de l’Atlantique nord joue automatiquement pour les pays d’Europe de l’Est même membres de l’OTAN, Poutine pourrait dès lors considérer qu’il a les mains libres pour continuer à déstabiliser son ancienne République afin de la faire retomber dans son giron. Autant dire que Porochenko risque de se retrouver bien seul face au Kremlin…

Seul lot de consolation pour Kiev : l’Union a donné son feu vert pour supprimer les visas pour les Ukrainiens détenteurs d’un passeport biométrique (ils sont 1,5 millions) désireux de se rendre en Europe pour moins de 3 mois. Ça ne sera pas une révolution, moins de 2 % des demandes étant refusées. Cette levée des visas ne sera effective que lorsque le Parlement européen et le Conseil des ministres auront adopté, dans doute d’ici la fin de l’année, un « mécanisme de frein d’urgence » permettant de les rétablir en cas de risque sécuritaire ou migratoire.

N.B.: version longue de mon article paru dans Libération du 24 novembre


bruxelles.blogs.liberation.fr | 25-nov.-2016 11:24

Justice sociale en Europe : “La reprise n’est pas pour tous”
SGI news, Gütersloh – Selon le dernier Indice de la justice sociale de la fondation Bertelsmann (IJS), l’inclusion sociale augmente en Europe, au fur et à mesure que le marché de l’emploi se remet. Mais de nombreuses personnes sont encore menacées par la pauvreté, mettent en garde les auteurs du SJI pour 2016. Voir en entier .
presseurop.eu | 23-nov.-2016 07:31

Urgent – cherche une âme pour l’Europe

Blog

Le titre ne pouvait être mieux choisi pour exprimer le moment que traversent l'Europe et le projet européen, sous le coup de plusieurs menaces, comme une crise de l'euro irrésolue, des désertions comme celle du Brexit, avec des désaccords sur des questions globales, comme l'a révélé au grand jour la signature après moult discussions du traité de libre échange avec le Canada et, au final, la victoire de Donald Trump à la présidentielle aux Etats-Unis et son intention de réviser les rapports transatlantiques. Un ensemble d'incertitudes qui nous interpellent sur l'actualité du projet européen, de sa perception et sur les réponses que ces menaces appellent.

C'est dans ce but que s'est déroulée à Berlin la conférence A Soul for Europe, les 8 et 9 novembre derniers, à l'initiative de la Fondation Allianz et la Fondation Berlin Zukunft. Elle a réuni des responsables politiques, des acteurs de la société civile, des journalistes et des experts afin de discuter du projet européen et sur quels axes le relancer. La première journée était entièrement consacrée au débat sur la position des villes, ces acteurs-clé de la construction européenne. Trois débats ont émaillé la segonde : la culture comme facteur d'intégration, le phénomène de l'immigration et la manière dont il affecte la construction européenne et la construction de l'Europe des citoyens à partir de ces derniers. Des participants comme Ivan Krastev ou Ulrike Guerot ont conclu que la participation des citoyens est fondamentale pour la formation d'un "démos" européen et pour revitaliser le projet européen. Pour cela, il faut renforcer ces moyens de participation, à partir des institution. Un point de vue soutenu également par des blogueurs comme Jon Worth.

Plusieurs projets allant dans ce sens étaient présenté dans l'espace Marketplace Europe, tels vonkiezzukiez.eu (“De quartier à quartier"), qui vise à mettre en relation les problèmes qu'affrontent les quartiers et les villes européens à travers une discussion collective entre citoyens et représentants des institutions. Le projet Migration Matters vise à montrer au grand public la réalité des migrations à travers des enquêtes rigoureuses. European Alternatives, s'active pour l'"émergence d'un espace politique transnational qui attribue aux citoyens la capacité de décision."

La journée a été clôturée par l'intervention du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, avec un discours sur l'état de l'Europe, avec le soutien de la Fondation Konrad Adenauer. Juncker, qui de près apparaît plus humain et moins médiatisé que son image publique laisse entendre, a insisté sur un point essentiel pour tous ceux qui sont impliqués ou affectés par le projet européen : "je lis souvent que l'Union européenne est le problème principal du contient européen. Je pense au contraire que c'est la seule solution possible afin que l'Europe soit capable de survivre dans le monde de demain."


presseurop.eu | 20-nov.-2016 20:35

L'UE ne claquera pas la porte au nez d'Erdogan

REUTERS/Kemal Aslan

La Turquie n’est pas une dictature, mais elle n’est plus une démocratie. Le président Racep Tayyip Erdogan, profitant du coup d’État manqué de juillet dernier, a purgé massivement, et bien au-delà des supposés putschistes, l’armée, la police, la justice, l’université et plus généralement l’administration, muselé l’opposition, notamment le HDP pro-kurde, et les médias, emprisonné 35.000 personnes, dont des députés et des journalistes, pris le contrôle d’entreprises déclarées « hostiles », renforcé les pouvoirs de la police, etc.. Pour couronner le tout, l’homme fort du pays a annoncé sa ferme intention de rétablir la peine de mort, abolie en 2004, en violation de la Convention européenne des droits de l’homme que la Turquie a pourtant ratifiée. Au rythme où se déploie la répression, il n’y aura bientôt plus guère de monde pour s’opposer au référendum que le leader de l’AKP, en qui la plupart des Occidentaux ont longtemps voulu voir une sorte de « musulman-démocrate », comme il existe des « chrétiens-démocrates », veut organiser au printemps prochain pour instaurer un régime présidentiel concentrant entre ses mains l’essentiel des leviers du pouvoir. Dès lors, l’Union européenne peut-elle continuer les négociations d’adhésion avec Ankara comme si de rient n’était ? Alors que les opinions publiques européennes sont déjà majoritairement opposées à l’adhésion de ce pays perçu comme non européen, l’Union peut-elle se payer le luxe d’ignorer la dérive autoritaire de l’État turc ?

En un mot, oui. En dehors de l’Autriche, « le consensus est plutôt de laisser les Turcs décider eux-mêmes s’ils veulent poursuivre ou pas les négociations, car nous n’avons aucun intérêt à les interrompre », explique un diplomate. Les capitales européennes estiment que la diplomatie s’accommode mal des indignations morales : « si nous claquons la porte au nez des Turcs, qui peut croire que cela dissuadera Erdogan d’agir comme il le fait ? Maintenir le processus sous respiration artificielle nous permet de faire pression pour un retour à l’État de droit », poursuit un autre diplomate. Autrement dit, l’Union estime qu’isoler la Turquie, en dehors de la brève satisfaction morale que cela procurera, ne servira ni la cause des opposants d’Erdogan, qui se retrouveront seuls, ni ses intérêts économiques (énergie, transport) et politiques.

En effet, Ankara, qui reste un membre historique de l’OTAN et donc du camp occidental, joue un rôle important dans la lutte contre Daech, même si les « ambiguïtés », comme on le dit avec componction à Bruxelles, demeurent nombreuses. De même, la Turquie s’est engagée à retenir sur son sol les réfugiés syriens à la suite d’un accord conclu avec l’Union au printemps dernier, accord qu’elle respecte à la lettre. Enfin, le processus de réunification de Chypre, dont elle occupe le nord depuis 1974, semble sur la bonne voie. Autant d’éléments de « real politik » qui poussent les Européens à ménager Erdogan.

Même le rétablissement de la peine de mort ne signerait sans doute pas la fin du processus d’adhésion, mais son « gel ». L’Allemagne, qui accueille 2,5 millions de personnes d’origine turque, dont un million ont acquis la nationalité allemande, ne cache pas qu’elle craint que cette communauté très politisée et très attachée à son pays d’origine ne lui crée des problèmes en cas de rupture avec Ankara. « Six pays européens sont dans le même cas que nous », souligne un diplomate allemand. Plus pragmatiquement, le SPD, partenaire de la grande coalition au pouvoir à Berlin, voudra maintenir les canaux ouverts, car les Allemands d’origine turque votent principalement pour les socio-démocrates… Boris Johnson, le ministre des affaires étrangères britannique, va encore plus loin en considérant que la peine de mort n’est pas un problème puisque la Grande-Bretagne, lors de son adhésion en 1973, en disposait encore comme la majorité des pays européens de l’époque. Une position isolée, certes, mais qui montre la détermination de l’Union à laisser la Turquie décider elle-même de l’avenir de ses relations avec elle afin de ne pas porter le chapeau, ce qu’elle pourrait faire rapidement si le président turc organise un référendum sur le sujet, comme il l’a annoncé lundi. « Soyons sérieux : ni Erdogan ni nous ne croyons que la Turquie adhérera un jour d’autant qu’il faudra un référendum en France », tranche un diplomate français qui reconnaît que « notre politique turque est subtile et ne se prête pas à un résumé en 140 caractères ». Les citoyens européens qui aimeraient être rassurés sur les frontières exactes d’une Union en expansion continue devront sans doute s’accommoder longtemps, pour la bonne cause, de cette subtilité…

N.B.: version longue de mon analyse parue dans Libération du17 novembre


bruxelles.blogs.liberation.fr | 20-nov.-2016 15:50

Répression en Turquie : L’Europe peut-elle encore soutenir Erdoğan ?
openDemocracy, London – La répression féroce engagée par le gouvernement contre les proches du commanditaire présumé du coup d’Etat manqué de juillet dernier tourne à la dérive autoritaire. Les dirigeants européens devraient arrêter de soutenir le président turc, à commencer par le trop complaisant ministre des Affaires étrangères suédois Carl Bildt, estime un universitaire turc établi en Suède. Voir en entier .
presseurop.eu | 15-nov.-2016 15:12

Trump: l'UE sonnée

C’est un choc sans précédent pour l’Union, un « Brexit puissance trois » pour reprendre l’expression du président élu. Au-delà de la personnalité même de Donald Trump, dont l’idéologie n’est pas très éloignée de celle de l’extrême droite européenne, c’est la première fois de son histoire qu’elle va être confrontée à un chef de l’État américain farouchement isolationniste, tant sur le plan commercial que militaire, et hostile à la construction communautaire. Ainsi, le 24 juin, au lendemain du référendum britannique, Trump s’était félicité d’un résultat qualifié « d’extraordinaire » et de « fantastique ». Un changement de paradigme dont les conséquences n’ont pas fini de se faire sentir sur le vieux continent, non seulement pour sa sécurité face à une Russie agressive, mais aussi pour l’existence même du projet européen : « il faut éviter que l’Union, infiniment plus fragile que les États, ne soit, après le Brexit et la victoire de Trump, la future victime de ce rejet des élites et du système », dit-on dans l’entourage de François Hollande, « car elle n’y résisterait pas ».

Les causes qui ont conduit à l’élection du candidat républicain existent aussi en Europe et pourraient produire les mêmes effets, comme le constate Paul Magnette, le ministre-président de la Région wallonne, qui a mené le combat de la résistance au CETA, l’accord de libre-échange avec le Canada. L’Europe est, elle aussi, confrontée à une désindustrialisation, certes variable selon les pays, mais réels dans ceux où l’extrême-droite progresse. « C’est l’échec d’une idéologie, celle du libéralisme », assure José Bové, député européen EELV : « Trump l’a bien compris. Quand il allait dans l’Iowa où les usines ont fermé, il balançait son discours protectionniste et ça a marché. Car, depuis les années 80, la logique de la supériorité du commerce l’a emporté, aux États-Unis comme chez nous, sur toute préoccupation sociale ou environnementale. Pire : la gauche ne s’est pas distinguée sur ce plan de la droite ». « Même si seulement 15 % de la désindustrialisation est causée par le libre échange, le reste étant dû aux progrès technologiques et aux gains de productivité, il est plus facile de dénoncer les produits chinois, car le discours raciste est infiniment plus compréhensible pour les gens », estime Paul Magnette.

D’ailleurs, en Grande-Bretagne, c’est la classe moyenne, oubliée de la « mondialisation heureuse », qui a donné la victoire au Brexit, le rejet du libre-échange passant, comme aux États-Unis, par celui de l’immigration. C’est là qu’est le danger pour l’Europe. « Il y a une réapparition d’un discours de haine dans tous nos pays », se désole le député européen Alain Lamassoure, proche d’Alain Juppé (LR), un constat partagé par José Bové : « la logique de haine se développe. On est vraiment dans les années 30 où les fascistes surfaient sur une vague protectionniste en reprenant le discours social de la gauche ». « Ce que l’on croyait exclu, un risque démocratique chez nous ou des conflits internes, n’est plus très éloigné », s’alarme un conseiller du chef de l’État français : « il n’y a plus d’espace pour un projet confédéral en Europe comme le voulait Séguin ou Chevènement : aujourd’hui, on voit clairement, avec la Pologne ou la Hongrie, que la logique de fermeture des frontières conduit à un risque démocratique ».

Il faut donc d’urgence revoir le logiciel européen afin de le relégitimer « Ca n’est pas pour rien qu’une libérale comme Theresa May a promis une politique industrielle afin de renouer avec cette classe moyenne déclassée ou en voie de déclassement », constate-t-on à Paris : « il faut donc que l’Europe montre d’urgence qu’elle protège et qu’elle est capable de mieux défendre ses intérêts unis que désunis. De ce point de vue, la réforme des instruments de défense commerciale proposée hier par la Commission va dans le bon sens ». Il faut aussi qu’elle renoue avec la politique industrielle de ses débuts, abandonnée sous l’influence de Londres, et remette en cause son idéologie libre-échangiste : « il faut clairement abandonner le TAFTA, l’accord de libre-échange avec les États-Unis. Si la Commission ne change pas de cap, elle fera le lit du populisme » met en garde Paul Magnette et, ajoute José Bové, « elle se suicidera ». De même, l’Union devrait tirer officiellement un trait sur son élargissement permanent et dire à la Turquie qu’elle n’entrera jamais dans l’Union.

Enfin, bien sûr, l’Union va devoir démontrer qu’elle est capable de se défendre militairement: avec Trump, « le couplage entre la défense américaine et européenne est terminé », constate Alain Lamassoure, et il ne faudra plus compter sur une aide militaire gratuite et inconditionnelle comme il l’a lui-même annoncé. « C’est une menace, mais cela peut aussi être une chance, car Trump va nous obliger à bouger », espère Paul Magnette. Et là, les pays d’Europe de l’Est, déjà en partie aux mains des populistes, seront demandeurs. Bref, l’avenir est sombre, mais pas totalement désespéré.

N.B.: version longue de mon article paru le 10 novembre dans Libération.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 11-nov.-2016 18:24

Après l'élection de Donald Trump : Nouvelle tendance droite
De Groene Amsterdammer, Amsterdam – Cartoon. Voir en entier .
presseurop.eu | 11-nov.-2016 09:46

Médias et changement climatique : Un sujet à ne pas rater
, – Un an après la signature de l’Accord de Paris sur le climat, et alors que les discussions sur sa mise en œuvre se poursuivent à Marrakech, la couverture médiatique des enjeux liés au réchauffement planétaire n’est pas à la hauteur de l’enjeu, dénonce un des acteurs de la COP21. Voir en entier .
presseurop.eu | 11-nov.-2016 08:52

Jean-Claude Juncker absout et promeut Günther Oettinger après ses propos racistes et sexistes

Qualifier les Chinois de « bridés sournois » tous « peignés de gauche à droite avec du cirage noir », du racisme ? Vous n’y pensez pas ? C’est une simple « maladresse » foi de Jean-Claude Juncker. Et d’ailleurs, l’auteur de cette saillie, le conservateur allemand Günther Oettinger, ci-devant commissaire à l’économie numérique, s’est « excusé », ce qui prouve « que ses propos n’ont pas traduit sa pensée », poursuit benoitement le président de l’exécutif européen dans un entretien au quotidien belge francophone Le Soir (payant).

Bon d’accord, il s’en est aussi pris, entre autres, au mariage gay, aux femmes qui ne sont dans les conseils d’administrations des entreprises que grâce à la politique des quotas, à la Wallonie, une « micro-région gouvernée par des communistes » qui a osé retarder de trois jours la signature du CETA… « Je n’aurais pas dit ce qu’il a dit, car il donne l’impression de ne pas aimer les Chinois, les homosexuels, les Wallons et d’autres », explique Juncker : « j’ai particulièrement été choqué par ce qu’il a dit au sujet des homosexuels » (les femmes et les Chinois, c’est moins grave manifestement). « Un commissaire ne peut pas tenir des propos pareil. Je lui ai dit qu’il devait s’excuser auprès de ceux qui ont pu se sentir visés ». Notez le « pu ». Et ? Et rien. Circulez, il n’y a rien à voir. Oettinger ne sera non seulement pas viré (car on ne vire pas un commissaire allemand), mais il va être promu vice-président de la Commission chargé du budget, un poste clef alors que vont bientôt s’ouvrir les discussions sur les prochaines perspectives budgétaires.

On se demande dès lors quelles sont les limites de l’acceptable pour Jean-Claude Juncker ? Qualifier les Israéliens de « youpins cupides », les Congolais de « nègres voleurs », les Algériens de « crouilles islamistes », les homosexuels de « folles dégénérées » ou les femmes, de « connasses qui nous brisent les burnes », ça passerait ? Où commence l’abjection qui appelle une sanction politique dans l’esprit du président de la Commission ? Le racisme anti-chinois, le sexisme ou le mépris à l’égard de la démocratie ne sont-ils pas l’exact contraire des « valeurs européennes » que Jean-Claude Juncker prétend défendre ? Surtout que Oettinger n’avait même pas l’excuse de s’exprimer dans un bar ou dans un vestiaire : il donnait un discours en tant que commissaire européen devant des patrons allemands. En clair, il incarnait son institution et l’Europe, il engageait la parole de son institution.

Juncker blanchit donc plus vite que son ombre un commissaire habitué de ce genre de propos. Mais comment s’en étonner, lui qui n’a pas su condamner fermement l’embauche de José Manuel Durao Barroso par Goldman Sachs, une condamnation sans aucun risque politique et qui aurait été tout bénéfice pour son institution ? Il confirme ainsi que la Commission, et ça n’est pas nouveau, a structurellement des difficultés à assumer un minimum de responsabilité politique. On l’avait vu dès 1996, avec l’affaire de la vache folle, où personne n’avait été sanctionné en dépit des graves manquements mis à jour par une commission d’enquête du parlement européen. Et ce n’est que sous la pression des eurodéputés que la Commission Santer avait finalement démissionnée en 1999, faute d’avoir su virer à temps Édith Cresson, la commissaire française impliquée dans une affaire d’emplois fictifs. Rien ne change : Juncker voulait une Commission politique, elle reste désespérément technocratique, incapable de sortir de sa bulle.

PS: lire ici le coup de gueule de Politico contre la com’ de la Commission.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 08-nov.-2016 20:52

Donald Trump secoue le Parlement européen

Il faut aller chercher à l’extrême droite et chez les europhobes (les deux familles ne se recoupant pas totalement) pour trouver des députés européens souhaitant la victoire de Donald Trump. En dehors de cette grosse centaine d’élus, sur 751 membres du Parlement européen, le candidat républicain provoque une répulsion unanime sans précédent. Même au sein du groupe PPE (conservateur), l’équivalent européen du Parti républicain, «personne ne le soutient», affirment en chœur Cristian Dan Preda (PPE, Roumanie) et Andreas Schwab (PPE, Allemagne), rencontrés à Bruxelles. «En tous les cas, assure ce dernier, je n’ai rencontré personne qui s’en vante.» Dan Preda ironise : «Les supporters de Trump ce sont Nigel Farage, l’ex-patron du Ukip, le parti europhobe britannique et Marine Le Pen, la présidente du FN. Tout est dit. Pour la première fois dans une élection américaine, les valeurs de centre droit que je défends ne sont pas représentées par un candidat républicain.»

Autant dire que les quatre cinquièmes de l’hémicycle votent des deux mains pour la démocrate Hillary Clinton, des écologistes aux conservateurs en passant par les socialistes et les libéraux : «J’espère que l’on vit un cauchemar et que l’on va se réveiller», soupire Sylvie Goulard (libérale, France). «On espère tous la défaite de Trump, même si Clinton est trop liée au monde des affaires, aux grandes banques d’affaires», reconnaît, résigné, Ernest Urtasun, de la gauche verte catalane. Après toutes les critiques sur les insuffisances d’Obama, «on va vite s’apercevoir qu’on l’a sous-estimé», prédit encore Andreas Schwab.

L’élection américaine passionne au sein du Parlement européen car elle est le reflet de la crise que traverse l’ensemble de l’Occident. Pour Esteban González Pons (PPE, Espagne), qui a assisté à la convention républicaine, «la campagne américaine est un parfait résumé de la confrontation idéologique occidentale entre l’émergence d’un populisme, due à une mondialisation que les citoyens ne comprennent plus, et des partis politiques classiques, incapables d’expliquer ce qu’ils font. L’affrontement est désormais entre la démocratie représentative et le populisme, et non plus entre la gauche et la droite.» Une analyse que partage Martin Schulz (socialiste, Allemagne), le président du Parlement européen : «L’avenir de la politique, c’est la démocratie contre le populisme.»

Que Trump soit l’incarnation du «populisme pur et dur», comme le dit le député Jo Leinen (socialiste, Allemagne), ou «une star populiste folle», selon l’expression de Cristian Dan Preda, personne ne le conteste. Mais «il ne faut pas se moquer du candidat républicain, on a déjà les mêmes chez nous», souligne la libérale Sylvie Goulard. «Cette radicalisation et cette vulgarisation du débat politique sont déjà présentes en Europe», renchérit Jo Leinen, pour qui «le Premier ministre hongrois Viktor Orbán n’est pas très éloigné de Trump». L’émergence de ce populisme est due «à un fort sentiment d’insécurité créé par la crise financière de 2007 qui touche les classes moyennes, analyse le social-démocrate allemand. Elles ont le sentiment qu’elles en sont les principales victimes et elles recherchent de la sécurité que le populisme semble leur offrir. Trump, c’est l’incarnation de la révolte contre l’establishment».

«C’est une catharsis, approuve Sylvie Goulard. Les classes moyennes américaines exorcisent les conséquences de la crise qui a été infiniment plus brutale chez eux que chez nous. Des gens ont tout perdu, leur emploi, leur maison, alors qu’il n’y a pas de filet social. Les élites américaines n’ont pas pris au sérieux le Tea Party : or, il faut écouter les gens qui disent des horreurs.» Elle aussi pointe le malaise face à la mondialisation qui ne touche pas que les États-Unis, mais l’ensemble de l’Occident : «Tout le monde est secoué par la globalisation. C’est le rapport au reste du monde et à la solidarité qui est questionné». «Les 90% de la croissance du PIB depuis la crise ont profité à seulement 1% des Américains les plus riches, renchérit Ernest Urtasun. C’est tout le modèle néolibéral qui est en crise.» Pour Andreas Schwab, la résistance au pouvoir fédéral explique aussi le succès de Trump : «Le phénomène est plus prononcé aux États-Unis que dans l’Union européenne, contrairement à ce qu’on croit de l’extérieur. Il y a une vraie allergie à tout ce qui vient de Washington alors qu’en Europe les citoyens comprennent encore la nécessité d’une collaboration entre les Etats».

Hélas, pour Ernest Urtasun, «les Américains semblent préférer le modèle autoritaire incarné par Trump, qui rejette la faute de la crise sur les Noirs ou les Mexicains, au modèle alternatif proche des valeurs européennes qu’incarnait Bernie Sanders. Clinton, elle, est le choix de la continuité.» C’est bien tout le danger : «Même si c’est une femme, elle n’incarne pas le renouveau à la différence d’Obama», souligne Sylvie Goulard pour qui «un système sain doit générer du renouveau». C’est bien la crainte des eurodéputés : que Trump parvienne in extremis à l’emporter, car porteur d’un changement qui sera gros de dangers, pour les Etats-Unis, mais aussi pour le reste du monde. «Si Trump est élu, on va vivre l’équivalent d’un Brexit gigantesque», met en garde Esteban González Pons.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 08-nov.-2016 10:52

Pantouflage des anciens commissaires : Barroso et Kroes poursuivent la tradition néo-libérale
Libération, Paris – Loin d’être exceptionnelle, l’embauche récente de l’ancien président de la Commission José Manuel Barroso et de l’ancienne commissaire à la concurrence Neelie Kroes rappellent au contraire que l’Europe est le laboratoire d’un nouveau type d’Etat, où les frontières du public et du privé sont structurellement poreuses. Voir en entier .
presseurop.eu | 07-nov.-2016 22:08

La Bulgarie aux urnes : Trois référendums et une présidentielle
Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa, Rovereto – Le 6 novembre, les Bulgares doivent choisir le nouveau chef de l'Etat. La présidente du Parlement et un général de l'armée de l'air à la retraite sont les favoris. Les électeurs vont également s'exprimer par référendum sur trois questions très sérieuses posées à l'initiative du plus célèbre animateur de télévision du pays. Voir en entier .
presseurop.eu | 03-nov.-2016 16:38

Oettinger, Barroso : Il y a quelque chose de pourri au royaume de la Commission européenne

REUTERS/Heinz-Peter Bader

Entre un commissaire européen, l’Allemand Günther Oettinger, qui tient à la tribune des propos racistes, flirtant avec l’homophobie et méprisants à l’égard de la démocratie, et un « comité d’éthique » qui estime que l’ancien président de la Commission, José Manuel Durao Barroso, n’a pas violé son devoir « d’intégrité et de réserve » en se faisant embaucher par la banque d’affaires américaine, Goldman Sachs, l’image de l’exécutif communautaire est une nouvelle fois écornée.

Le chrétien-démocrate Oettinger, ancien patron du Bade-Wurtemberg, envoyé à Bruxelles en 2009 par la Chancelière Angela Merkel qui voulait s’en débarrasser, s’est lâché mercredi soir, à Hambourg, devant une fédération de chefs d’entreprises. Ses propos, qui ont été en partie filmés, ont été révélés par l’hebdomadaire Der Spiegel. Qualifiant les Chinois de « malins sournois » et de « bridés » (« Schlizhoren und Schlizaugen »), le commissaire chargé du numérique raconte que, lors du sommet UE-Chine, il a rencontré une délégation de « neuf hommes » («du même parti, pas de démocratie») qui étaient « tous peignés de gauche à droite avec du cirage noir »… Puis, il s’indigne que l’on puisse verser une retraite aux mères de famille et s’en prend au mariage homosexuel qui sera « bientôt imposé » en Allemagne. Enfin, selon un témoin, Frank Compernolle, attaché économique et commercial pour la Wallonie et Bruxelles, il a taclé la Wallonie, « une micro-région gérée par des communistes, qui bloque toute l’Europe » en l’empêchant de signer le CETA, ce qui « n’est pas acceptable ». Le Belge s’est alors levé et a quitté la salle, tout comme le consul honoraire de Belgique.

Des saillies populistes dignes d’un Donald Trump qui ont mis en émoi une partie de la classe politique allemande et wallonne. Ainsi, Katherina Barley, la secrétaire générale du SPD, a estimé que « quelqu’un qui répand ouvertement des opinions racistes et homophobes se disqualifie pour les plus hautes fonctions politiques ». Le porte-parole de Paul Magnette, le ministre-président wallon, a jugé que ces « propos scandaleux témoignent d’un mépris total vis-à-vis de notre région, de ses élus, de ses citoyens et de la société civile qui s’est mobilisée. Cet élan démocratique devrait être encouragé plutôt qu’être traité avec mépris ou par l’injure ». Le président du CdH, le parti centriste francophone, Benoit Lutgen, demande même à Jean-Claude Juncker, le président de la Commission, d’avoir « un peu de courage » et « de faire démissionner Günther Oettinger ».

Il faut dire qu’Oettinger n’en est pas à son coup d’essai. En septembre 2011, en pleine crise grecque, celui qui était alors responsable de l’énergie dans la Commission Barroso avait proposé « de mettre en berne, devant les bâtiments de l’Union européenne, les drapeaux des mauvais élèves en matière de dette. Cela serait certes un symbole, mais cela aurait un effet dissuasif »… Athènes avait apprécié, on s’en doute. Puis,en septembre 2014, il avait semé la consternation parmi les députés européens, lors de son audition de confirmation comme commissaire chargé du numérique, en montrant l’étendue de son ignorance du domaine qu’il allait gérer : « Avec la technologie, vous ne pouvez pas exclure tous les risques. Je vais vous donner un exemple. Cela peut paraître un peu, hum… à demi-sérieux. Il y a eu récemment de nombreuses célébrités qui se sont plaintes que des photos dénudées apparaissent sur Internet. Je ne peux juste pas le croire! Si une star est assez stupide pour faire une photo d’elle nue et l’envoyer sur le web, elle ne peut pas attendre de nous qu’on la protège. On ne peut pas protéger entièrement les gens de leur bêtise.» Avis d’expert ! Une sortie qui ne l’a pas empêché d’être confirmé par un Parlement peu regardant dès lors qu’il s’agit d’un ami politique de la chancelière.

Jean-Claude Juncker va-t-il sévir après la sortie hambourgeoise de son commissaire qu’il envisageait de nommer vice-président chargé du budget et de l’administration après le départ annoncé de la commissaire bulgare pour la Banque Mondiale ? On peut sérieusement en douter quand on voit ses tergiversations face au bras d’honneur que son prédécesseur a adressé à l’Europe en se faisant embaucher par Goldman Sachs, une banque d’affaires qui a joué un rôle important dans la crise des subprimes et la crise grecque. Trop humain, il a hésité à le condamner, alors que politiquement cela aurait été tout bénéfice pour lui, parce que l’épouse de Barroso venait de mourir d’un cancer (ce qui, au passage, n’a pas empêché l’ex de négocier son contrat). Et ce n’est pas l’avis du « comité d’éthique » de la Commission qui va le pousser à durcir le ton. Composé d’un ancien juge néerlandais à la Cour européenne de justice, d’un ancien directeur général autrichien de la Commission et d’une ancienne députée européenne allemande,le comité estime que Barroso n’a pas violé les règles « d’intégrité et de réserve » imposées par les traités européens et par le Code de conduite interne aux anciens commissaires, même s’il « aurait dû être conscient et informé qu’en agissant ainsi, il déclencherait des critiques et risquerait de nuire à la réputation de la Commission et de l’Union en général » et s’il « n’a pas fait preuve du bon jugement que l’on pourrait attendre de quelqu’un qui a occupé un poste à haute responsabilité pendant de si longues années ».

Dès lors, on se demande bien dans quels cas un commissaire pourrait violer les règles « d’intégrité et de réserve », une question qui se pose aussi pour Oettinger qui, lui, est encore en fonction. Si les exemples d’anciens responsables politiques se reconvertissant dans de lucratives activités privées sont légion dans les États membres, il est rare qu’un ministre national survive à des propos tels que ceux tenus par le commissaire chargé du numérique. Mais on peut d’ores et déjà parier qu’il restera en place : Juncker n’a aucune intention de se fâcher avec la chancelière et le Parlement européen, qui pourrait le contraindre à la démission, est dominé de la tête et des épaules par l’Allemagne. Et tant pis pour l’image de l’Europe.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 31-oct.-2016 21:14

CETA: la Wallonie donne son accord sous réserve

Mes articles consacrés à la résolution temporaire de la crise du CETA sont ici et . Comme je le disais depuis le début de cette affaire, un compromis était plus que probable. Ceux qui ont hurlé à la fin du libre échange ou à l’échec de l’Union (comme le MEDEF) sont Gros-Jean comme devant... Quelques avis de juristes de talent qui partagent mon analyse sur ce qui vient de se passer: Olivier Beaud ou Nicolas de Sadeleer.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 28-oct.-2016 16:03

Accord commercial UE-Canada : Le CETA peut attendre
Süddeutsche Zeitung, Munich – Cartoon. Voir en entier .
presseurop.eu | 27-oct.-2016 21:55

CETA: "L'enjeu, c'est la façon dont on va façonner la mondialisation au XXIème siècle"

Paul Magnette, le ministre président de la région wallone, répond en exclusivité aux questions de Libération. Ce socialiste, ancien professeur de sciences politiques et, à ce titre, l’un des meilleurs spécialistes de l’Union européenne, estime ne pas sortir de ses compétences en s’opposant à la signature du CETA, l’accord de libre échange avec le Canada.

La Wallonie est-elle le vilain petit canard de l’Union européenne ?

Parce que nous faisons notre devoir démocratique ? Soyons sérieux ! Le parlement et le gouvernement wallon ont simplement analysé, comme ils en ont l’obligation constitutionnelle, puisqu’ils ont les mêmes droits qu’un parlement national, le CETA, ce qui nous a conduits à observer qu’un certain nombre de ses dispositions nous posent problème et que nous ne pouvons l’accepter en l’état. Nous n’avons aucune volonté de bloquer l’Union : nous sommes désolés de constater que nos réserves aient conduit à une petite crise institutionnelle.

La Commission semble avoir pris tardivement la mesure du problème wallon…

Nous avons commencé à examiner le traité avant même qu’il ne soit définitif : j’ai déposé moi-même à la Commission la résolution votée par le Parlement wallon qui énumérait nos réserves le 2 octobre 2015. Malheureusement, elle n’a commencé à discuter avec nous que le 4 octobre 2016. Et maintenant, on nous presse, on nous dit que le temps de la discussion est passé…

Les défenseurs du CETA affirment qu’il est peu démocratique qu’une région représentant moins de 1 % de la population européenne ait un tel droit de vie ou de mort sur un traité.

C’est un raisonnement curieux quand on sait que ce qui fonde l’Union, c’est le respect des États, quelle que soit leur taille et le refus de tout hégémonisme ou domination des grands. Je rappelle au passage qu’il y a sept États membres qui sont plus petits que la Wallonie : eux aussi n’auraient qu’un droit, celui de se taire ? Il faut être clair : certaines parties de cet accord relèvent des compétences nationales et régionales et donc le contrôle parlementaire doit s’exercer là où sont les compétences. C’est la logique normale dans tout système fédéral.

Comment sortir de ce blocage si ce n’est pas une réouverture du CETA ?

On préfèrerait le renégocier sur le fond, c’est clair. Mais, à défaut, nous sommes prêts à accepter un instrument interprétatif juridiquement contraignant, ce qui reviendrait de facto à amender le CETA. La difficulté de ce type de traité est que, pour composer avec les divergences politiques entre les 28 États membres et entre les 28 États membres et le pays tiers avec lequel on négocie, on écrit des phrases ambigües à charge pour le juge de les interpréter. C’est cela qui ne nous va pas : si on laisse des zones crises ouvertes à une interprétation laissée à un tribunal arbitral qui ne présente pas toutes les garanties d’indépendance juridictionnelle, c’est la porte ouverte à des dérives qui pourraient être préjudiciables à notre modèle de société, à l’action de l’État. Donc il faut clarifier ces zones grises, par exemple, en disant clairement ce que veut dire un service public, un service de santé, ou encore qu’une entreprise ne pourra jamais demander une indemnisation lorsqu’un pays modifie sa législation environnementale. Par ailleurs, le tribunal arbitral prévu par le CETA et qui sera chargé de cette interprétation ne présente pas toutes les garanties d’indépendance offertes par les ordres juridictionnels européens et canadiens. Or, c’est par ce biais que les multinationales pourraient contraindre l’action publique des États. Je préfèrerais franchement que cette instance disparaisse purement et simplement et que l’on se repose sur nos tribunaux. À tout le moins, si on veut un tribunal arbitral, il doit donner des garanties équivalentes à celles existantes dans les ordres internes.

Les Canadiens sont-ils prêts à revoir ce mécanisme?

Le Canada est extrêmement vigilant sur cet aspect, car ils ont été les premières victimes de l’ALENA qui instaurait un tel mécanisme. Il est donc d’accord avec nous. En réalité, c’est un débat purement interne à l’Union.

Avez-vous reçu des pressions d’autres pays afin de vous faire plier ?

Disons que les pressions, plus ou moins amicales, viennent de plusieurs directions. Je n’en dirais pas plus.

La Wallonie est-elle isolée dans cette affaire ?

Les questions que nous posons sont très largement partagées, en particulier sur l’instance arbitrale. Soyons clairs : je ne suis pas un héraut de l’altermondialisme, je veux un accord. La mondialisation a lieu et la question est de savoir avec quel type de règles elle se fera. Car il ne faut pas s’y tromper : il ne s’agit pas seulement du CETA, mais de fixer les standards européens pour toutes les futures négociations avec les pays qui ont le même niveau de développement que nous, et notamment avec les États-Unis. L’enjeu est de déterminer comment on va façonner la mondialisation au cours des 20 ou 30 prochaines années.

Si le PS avait été au gouvernement fédéral belge, aurait-il eu la même attitude ?

On a commencé cette discussion il y a pratiquement deux ans au parlement wallon. Il est donc un peu facile d’en faire un jeu électoraliste… Certains ne semblent pas comprendre que l’on puisse se battre pour des principes. Un ami m’a rappelé un article que j’ai écrit il y a 15 ans, lorsque j’étais professeur de sciences politique, dans lequel je dis exactement ce que je dis aujourd’hui. Il faut accepter que de temps en temps les femmes et les hommes politiques aient des principes et des convictions et se battent pour eux. Mais je ne me fais pas d’illusions : beaucoup de ceux qui me soutiennent aujourd’hui me critiqueront si on aboutit à un compromis. Croire que c’est un calcul électoraliste, c’est très mal comprendre ce que nous sommes en train d’essayer de faire.

N.B.: version longue de l’ITW publiée dans Libération du 25 octobre.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 26-oct.-2016 16:02

Elections législatives en Lituanie : L’heure de l’alternance

Les élections législatives ont été marquées par la volonté de changement des Lituaniens : l'Union lituanienne agraire et des verts (Lvžs) a en effet remporté à la surprise générale le second tour, le 23 octobre, en obtenant 54 des 141 sièges du Parlement. Elle n'en n'avait qu'un seul dans l'assemblée sortante

Le vote représente également une lourde défaite pour les Sociaux-démocrates, qui n'ont obtenu que 17 sièges (ils en perdent 21), alors que les conservateurs de l'Union de la Patrie, qui étaient arrivés en tête du premier tour, le 9 octobre, en ont obtenus 31 (ils en perdent 2). Le Mouvement libéral a obtenu 14 sièges et Ordre et justice huit (ils en perdent trois).

Le chef du Lvžs, Ramūnas Karbauskis, un riche propriétaire foncier et un industriel de l'agro-alimentaire, "a annoncé qu'il entamera des négociations avec l'Union de la Patrie et les Sociaux-démocrates pour former une coalition, et exclu de discuter avec les Libéraux et les autres partis", rapporte *Veidas. Le nouveau chef du gouvernement devrait être le populaire ministre de l'Intérieur sortant et ex commissaire de police Saulius Skvernelis.


presseurop.eu | 26-oct.-2016 16:01

CETA: le refus wallon n'est pas la catastrophe annoncée

REUTERS/Fabian Bimme

L’opposition wallons au CETA n’affaiblira pas l’Union européenne. Pour savoir pourquoi, lisez mon analyse publiée ce matin sur le site de Libération. Une réponse à l’éditorial du Monde daté de dimanche-lundi qui nous la joue Apocalypse now.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 24-oct.-2016 14:17

Libre-échange: Waterloo pour le CETA

Reuters/Eric Vidal

Mon article sur le véto wallon est ici. Bonne lecture !


bruxelles.blogs.liberation.fr | 22-oct.-2016 18:23

Interview avec Mateusz Kijovski : “En Pologne, on a créé des outils pour préparer un Etat totalitaire”
, – Depuis son accession au pouvoir, le parti Droit et Justice sape les fondements de l’Etat de droit, estime Mateusz Kijowski, président du Comité de défense de la démocratie (KOD), à l’origine des protestations qui ont marqué l’accession au pouvoir du parti Droit et Justice et qui vient d’obtenir le Prix du citoyen européen décerné par le Parlement européen. Voir en entier .
presseurop.eu | 21-oct.-2016 17:57

CETA: aux limites du libre échange

Les 4,5 millions de francophones belges vont-ils faire capoter le Ceta, l’accord de libre-échange conclu entre l’Union européenne et le Canada ? Le Parlement de la Wallonie a posé, vendredi, son veto à sa signature par le gouvernement belge. Mercredi, un autre Parlement (il y en a sept), celui de la Communauté française de Belgique, a fait de même et le Parlement de la région bruxelloise devrait suivre. Ce triple veto compromet l’adoption du traité, prévue mardi, par l’Europe, puisqu’elle doit se faire à l’unanimité, et rend sans objet le sommet UE-Canada des 27 et 28 octobre au cours duquel il devait être paraphé par Justin Trudeau, le Premier ministre canadien, et Jean-Claude Juncker, le président de la Commission. Certes, les dimensions de politique intérieure ne doivent pas être sous-estimées dans cette bronca parlementaire qui, comme toujours en Belgique, n’a rien d’irréversible : Bruxelles, la Wallonie et la Communauté française sont largement dominées par le PS, les centristes du CDH et les écologistes, alors que le gouvernement fédéral est le plus à droite qu’ait connu le petit royaume. Mais la réduire à cette dimension serait un peu court.

Il est difficile de nier qu’il y a un épuisement des opinions publiques européennes face à une mondialisation qui n’est pas heureuse pour tout le monde. On peut s’en désoler, mais c’est une réalité dont les gouvernements et l’Union européenne doivent tenir compte, sauf à nourrir le nationalisme et le rejet de l’autre. Cette montée brutale du protectionnisme, curieusement, touche surtout les pays dont les élites ont été les plus ferventes libre-échangistes : au Royaume-Uni, le vote en faveur du Brexit s’explique largement par la révolte des oubliés de la mondialisation. De même, aux Pays-Bas, Etat commerçant s’il en est, les citoyens ont rejeté au printemps l’accord d’association UE-Ukraine, qui est d’abord un accord de libre-échange. Ce phénomène touche aussi les pays riches et en plein-emploi, comme l’Allemagne, où l’opposition au Ceta ou au Tafta, projet de traité avec les Etats-Unis, est bien plus forte qu’en France, qu’en Italie, en Espagne ou au Portugal.

Ce décrochage des opinions publiques, qui se manifeste aussi aux Etats-Unis, comme le montre le phénomène Trump, est simple à expliquer : les pertes d’emplois liées à l’ouverture des frontières sont immédiates et touchent d’abord les plus fragiles, alors que les gains sont différés dans le temps et bénéficient aux plus diplômés et aux plus riches. On a beaucoup promis, en particulier de l’emploi et de l’enrichissement pour tous (le Tafta, c’est 900 euros de plus par ménage, a longtemps affirmé la Commission), et peu tenu. Enfin, les accords de nouvelle génération, qui harmonisent les normes, sont perçus comme un affaiblissement de l’autorité de l’Etat, et donc des citoyens, au profit du big business. On peut certes faire remarquer que la mondialisation a largement profité au reste de la planète. Mais les citoyens européens ne votent pas en Inde ou au Brésil, mais ici et maintenant, et l’égoïsme est la valeur du monde la mieux partagé. L’Union, ontologiquement persuadée des vertus du libre-échange, tout comme les gouvernements dont elle n’est que le reflet, doit prendre garde : le rejet de la mondialisation va de pair avec le rejet de l’Europe, perçue comme son cheval de Troie. La course en avant vers le libre-échange se terminera dans le mur du nationalisme.

N.B.: éditorial paru dans Libération du 15 octobre.

Pour rappel, à la suite de quelques messages agressifs et particulièrement désagréables (du style: et la Wallonie, ça ne vous intéresse pas?), je publie dans Libération (papier et numérique), sur Twitter (@quatremer), sur mes pages Facebook (deux au nom de Jean Quatremer, l’autre au nom de Coulisses de Bruxelles) et sur ce blog. Pour savoir ce que j’ai écrit sur ce blog, vous avez un très pratique moteur de recherche.


bruxelles.blogs.liberation.fr | 19-oct.-2016 11:05

Intégration européenne : Retrouver le peuple européen derrière le mythe des “pères fondateurs”
Libération, Paris – En 1941, le résistant antifasciste Altiero Spinelli, depuis son exil sur l'île de Ventotene, en appelait à l'unité du peuple européen. Quand Angela Merkel, François Hollande et Matteo Renzi se sont retrouvés au même endroit 75 ans plus tard, ils ont évoqué rituellement le récit traditionnel du "projet européen" technocratique devenu la seule alternative aux rejet des souverainistes. Voir en entier .
presseurop.eu | 19-oct.-2016 10:18

Après le référendum au Royaume-Uni : Les leçons du Brexit qui peuvent renforcer l’Union
, – Après la décision du Royaume-Uni de quitter l’Union, l’UE à 27 doit trouver un moyen de retrouver popularité et prospérité. La résilience peut-elle partir d’une coopération plus poussée dans le secteur de la défense et d’un Parlement de la zone euro ? Voir en entier .
presseurop.eu | 18-oct.-2016 11:31

CETA: Bové expulsé, Bové humilié, mais Bové libéré!

REUTERS/Benoit Tessier

« J’étais manifestement attendu. Dès que le garde-frontière de l’aéroport de Montréal a vu mon nom, il m’a emmené dans les locaux des services de l’immigration. Il était 17 heures mardi. J’en suis ressorti six heures plus tard sans mon passeport et avec un ordre de quitter le territoire mercredi après-midi », raconte José Bové, que j’ai joint par téléphone. « J’ai loupé mon meeting sur le CETA, l’accord de libre-échange entre l’Union et le Canada, mais j’ai pu au moins dormir à l’hôtel ». Le gouvernement canadien ne voulait manifestement pas que le député européen participe à une série de rencontres sur le CETA avec la société civile et les syndicats agricoles québécois, à quinze jours de sa signature en grande pompe à Bruxelles par Justin Trudeau, le Premier ministre canadien, et les responsables européens. Devant la bronca suscitée par cette expulsion, Ottawa a finalement décidé, mercredi à 18 heures, de laisser José Bové entrer au Québec. Il faut dire que Manuel Valls, le Premier ministre français, rencontre à Ottawa, jeudi, le chef du gouvernement canadien, et qu’il valait mieux éteindre ce qui menaçait de dégénérer en incendie. « Le gouvernement canadien est dingue : s’il avait voulu se tirer une balle dans le pied, il ne s’y serait pas pris autrement. Au moins c’est clair, ce qui compte pour lui, ce sont les marchandises, pas les hommes », s’indigne José Bové.

Il faut dire que cet incident diplomatique, en dépit du rétropédalage du gouvernement Trudeau, est une première avec une démocratie avancée, comme on l’explique au Parlement européen : « certes, Israël a déjà bloqué des eurodéputés qui voulaient se rendre dans les territoires occupés, mais à part ce pays un peu particulier, les seuls autres problèmes ont eu lieu avec la Russie de Poutine ou le Maroc… » Le groupe des Verts et plusieurs socialistes français se sont d’ailleurs immédiatement indignés de cette expulsion : « médusé par cet acte absolument antidémocratique », a tweeté le socialiste français Guillaume Balas, « hallucinant » a gazouillé son collègue Emmanuel Maurel. Auditionné, par hasard, au même moment par la commission commerce international du Parlement, l’ambassadeur canadien auprès de l’UE a été interpellé par la verte allemande Ska Kelle : il n’a pas su quoi répondre, ses autorités ayant manifestement oublié de le prévenir…

La décision du gouvernement fédéral canadien, le contrôle des frontières extérieures ne relevant pas des provinces, a été motivée, selon José Bové, par ses condamnations pénales, notamment pour le démontage du MacDo de Millau et une série d’actes anti-OGM. L’Agence des services frontaliers du Canada, saisi par Libération via l’ambassade canadienne à Bruxelles, a reconnu, tout en refusant de donner les motivations de sa décision, que « plusieurs facteurs servent à déterminer l’admissibilité, comme la participation à des activités criminelles, la santé et la situation financière ».

Le problème est que le député européen s’est rendu à plusieurs reprises au Canada depuis ses condamnations sans jamais être inquiété : « j’y ai même été un an après avoir été incarcéré pour l’affaire du MacDo », rappelle-t-il. En outre, comme il le remarque, Alain Juppé, après sa condamnation en 2004 dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris à 14 mois de prison avec sursis et à un an d’inéligibilité, a pu enseigner en 2005-2006 à Montréal sans que les autorités fédérales trouvent à y redire. De là à penser que, pour Ottawa, le détournement d’argent public est moins grave que les préjudices subis par Mac Donald ou Mosanto, il n’y a qu’un pas qui ne plaide pas précisément en faveur d’un CETA perçu comme un cheval de Troie du TAFTA ou TTIP. « Si le Canada avait refoulé Marine Le Pen, il aurait gagné une centaine de voix. En s’attaquant à José Bové, il vient d’en perdre le même nombre », se marre un haut fonctionnaire du Parlement européen sidéré par l’amateurisme canadien. Ottawa semble avoir oublié que le CETA doit être ratifié non seulement par les 28 parlements nationaux de l’Union (ainsi que par les parlements régionaux dans les pays fédéraux), mais aussi par le Parlement de Strasbourg. Que l’on malmène ainsi l’un de ses membres ne va pas le mettre dans les meilleures dispositions d’esprit…


bruxelles.blogs.liberation.fr | 12-oct.-2016 18:58

Les mensonges de Marine Le Pen sur la PAC

REUTERS/Jacky Naegelen

Samedi, Marine Le Pen s’est une nouvelle fois lâchée sur l’Europe, son punching-ball favori avec l’immigration. « On sait très bien que la politique agricole commune (PAC) répond à des considérations idéologiques ultralibérales », a clamé la patronne du FN. Il faut donc « renationaliser la politique agricole », ce qui ne coutera strictement rien à la France, dixit la présidente du parti d’extrême droite, puisque la PAC est financée par « l’argent des Français qui transite par l’Union européenne ». Une accusation délirante, une apparence de solution, une ferme promesse de lendemain qui chante, l’immuable recette du succès électoral du FN.

Délirante, car accuser la PAC d’être « ultralibérale », c’est comme accuser les plans quinquennaux soviétiques d’avoir été inspirés par les « Chicago boys » de Milton Friedman. Car s’il y a une politique de l’Union qui n’est pas « ultralibérale », et même pas « libérale » du tout, c’est bien l’agriculture qui est l’exemple même du marché organisé et régulé par la puissance publique. Ce n’est pas un hasard si la PAC est une invention française, contrepartie négociée lors du traité de Rome de 1957 à l’abaissement des frontières douanières. Marine Le Pen semble ignorer que la Grande-Bretagne, le pays de « l’ultralibéralisme » depuis l’élection de Margareth Thatcher en 1979, a toujours eu en horreur cette PAC trop française. D’ailleurs, durant la campagne référendaire sur ce Brexit qui fait rêver la patronne du FN, la PAC a été brandie comme exemple même du dirigisme et du bureaucratisme de l’UE, ce « IVe Reich » dixit Boris Johnson.

Il faudrait que la députée européenne, dont les rares présences à Bruxelles expliquent sans doute autant d’ignorance, dise en quoi les 7 milliards d’euros de paiements directs versés aux agriculteurs français chaque année pour soutenir leur revenu sont « ultralibéraux » ? En quoi l’organisation des marchés agricoles est « ultralibérale » ? En quoi la protection du marché européen contre la concurrence internationale est « ultralibérale » ? En quoi les appellations d’origine destinées à protéger les produits européens sont « ultralibérales » ? En quoi le soutien à une agriculture de qualité est ultralibéral ? En quoi la protection des espèces de poissons en voie d’extinction est ultralibérale ? Etc., etc., etc..

La réalité, c’est que la PAC a contribué à protéger une agriculture française qui aurait disparu sans elle et à en faire un acteur mondial. Lors de sa création, l’Europe, encore affaiblie par la guerre, n’était absolument pas autosuffisante. Aujourd’hui, elle est non seulement devenue capable de se nourrir seule (y compris l’Allemagne pour la première fois de son histoire), mais elle est l’une des principales puissances agricoles du monde. Jacques Chirac avait coutume de parler de « l’arme verte » que représentent à la fois l’indépendance alimentaire et les exportations agricoles, une arme qui permet de peser dans le monde. Dans l’Union, la France est le premier producteur agricole européen, le premier exportateur vers les pays tiers (troisième intra UE) et affiche un excédent commercial de 10 milliards d’euros.

Renationaliser la PAC ? Pourquoi pas ? Ça serait égoïste, car, après avoir vu son agriculture financée pendant cinquante ans par l’Allemagne, elle claquerait la porte au nez des pays d’Europe de l’Est qu’elle doit aujourd’hui davantage aider qu’elle ne l’est. Mais après tout qu’importe, la solidarité avec des étrangers n’étant pas une valeur lepéniste. Le problème est que cela aura un prix : pourquoi la Pologne, qui aura moins les moyens d’aider ses agriculteurs que la France, accepterait-elle des produits français subventionnés qui feraient concurrence aux siens ? De même, la France pourra-t-elle demeurer sans réagir face aux aides allemandes, évidemment plus généreuses ? Le démantèlement du marché intérieur aura un coût énorme pour la puissance agricole hexagonale qui se retrouvera vite cantonnée dans ses frontières. Sans compter que, seule, la France ne pèsera plus grand-chose à l’OMC où elle devra faire face aux attaques en règle des États-Unis, de la Russie, de la Chine, du Brésil, etc., contre son système de subventions agricoles, ses protections aux frontières ou ses appellations d’origine contrôlées. Les paysans français regretteront vite « l’ultralibéralisme » de la PAC…

N.B. : version longue de mon éditorial paru dans Libération du 10 octobre


bruxelles.blogs.liberation.fr | 11-oct.-2016 20:39

La social-démocratie victime de son époque

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C’est un moment difficile pour le centre-gauche en Europe. Au Royaume-Uni, en proie à une crise de leadership, le Parti travailliste gère difficilement les conséquences du vote pour le Brexit. Jeremy Corbyn, son chef, a été réélu lors du récent congrès du parti. Ce dernier a été marqué par la guerre interne qui a éclaté après la victoire du “Leave”, les adversaires de M. Corbyn lui reprochant d’avoir été inexistant face à l’irruption des partis populistes comme le UKIP, qui a soutiré de nombreuses voix au sein d’une classe ouvrière apeurée.

En Espagne, la crise de gouvernance qui traverse le pays depuis maintenant neuf mois, avec la perspective de troisièmes et nouvelles élections législatives si un accord entre les partis ne devait pas être conclu, s’est accompagnée d’une crise, voire d’une guerre ouverte au sein du Parti socialiste (PSOE), entre l’ancien chef Pedro Sánchez et ses adversaires. Ce dernier s’est toujours opposé à ce que son parti s’abstienne, en facilitant la formation d’un gouvernement minoritaire mené par le Premier ministre sortant, le conservateur Mariano Rajoy, et soutenait la formation d’une coalition alternative avec Podemos et d’autres partis. Une partie du PSOE estimait pour sa part que la priorité, c’était la formation d’un gouvernement. Elle a fini par s’imposer, en contraignant Sánchez à la démission.

En France, François Hollande assiste impuissant à l’érosion continue de sa popularité auprès des électeurs, tandis que ses collaborateurs quittent l’un après l’autre un navire privé de cap. Dernier en date, Emmanuel Macron, son ministre des Finances. En même temps, l’ex-président Nicolas Sarkozy ressurgit avec force, et promet aux électeurs sécurité et identité, face à la fragilité perçue en France après les attentats terroristes des derniers mois et la crise migratoire. Ailleurs, la situation des gauches n’est pas meilleure : en Italie, le Premier ministre Matteo Renzi risque de voir son étoile s’effacer s’il n’emporte pas le référendum constitutionnel du 4 décembre.

La social-démocratie européenne est décapitée. Les raisons, qui s’ajoutent aux difficultés internes, sont imputables à une tendance qui s’est manifestée ces dernières années et qui estreliée à la crise politique des partis qui ont occupé le centre politique en Europe depuis la Seconde guerre mondiale. La crise économique y est pour beaucoup, à laquelle se sont greffées les crises de l’euro, de l’UE et de l’idée européenne. L’émergence des partis alternatifs, à gauche et à droite, populistes, xénophobes et dans tous les cas, radicalement opposés à l’establishment, a porté un dur coup aux partis sociaux-démocrates, qui restent solidement ancrés dans la dichotomie centre-gauche/centre-droite caractéristique de l’Europe depuis la fin de la guerre.

L’Union européenne et les décennies de paix qu’elle a assurées à l’Europe sont le fruit de l’accord tacite entre les forces conservatrices et les sociaux-démocrates. C’est donc avec ironie que l’on constate que la social-démocratie est “morte victime de son succès”, une fois que le “pacte pour le bien-être” a été accepté par la plupart des pays d’Europe occidentale. Avec la nouveauté, pour les partis sociaux-démocrates, de se voir obligés à présent de se battre pour conquérir leurs électeurs traditionnels de la classe moyenne et ouvrière, attirés par les mouvements émergents à droite et à gauche. A ce sujet, l’essayiste Paul Mason écrit dans le Guardian que

la social-démocratie paraît privée des ressources intellectuelles pour se rénover. Et c’est là le produit d’une incohérence encore plus profonde : […] l’historien américano-hongrois Karl Polanyi estimait que le capitalisme était composé d’un “double mouvement” : la poussée vers le marché et une force contraire qui s’y oppose. Les réguler est dans l’intérêt de la société. Le beauté de l’idée de Polany était qu’elle permettait au centre-gauche dans les années 1980 de trouver une justification à son existence qui survive à la disparition de la classe ouvrière. A la place de “protéger la classe ouvrière”, l’objectif de la social-démocratie était devenu de “réglementer le capitalisme dans son propre intérêt”. La racine de tous les problèmes de la social-démocratie depuis 2008, c’est que la manière dont cet objectif peut être atteint n’est plus très claire. […] A présent que l’élan primaire du néo-libéralisme est brisé, la social-démocratie devrait se concentrer sur l’invention de quelque chose de différent. Mais elle n’en a pas les ressources nécessaires. . La majorité des élites socialistes et des bureaucraties européennes sont habituées à gérer un capitalisme qui ne fonctionne pas et semblent incapables d’imaginer un autre avenir.

L’urgence à présent pour les partis traditionnels, c’est de recomposer la carte politique et d’occuper à nouveau un rôle prépondérant en son sein. Pour les partis conservateurs, c’est plus simple, car ils sont davantage dans l’air du temps. Le repli identitaire et national et la mise en place de politiques de continuité avec le passé sont rassurantes pour de nombreux électeurs. Pour les partis sociaux-démocrates, le paysage n’est pas si clair que cela. Face aux partis qui émergent avec force à sa gauche, en particulier au sud de l’Europe (Podemos, Syriza,…), il faut repenser le compromis avec le capitalisme “soft” avec lequel ils ont cohabité (et ils se sont accordés) depuis l’après-guerre, à une époque où le néolibéralisme et le capitalisme financier sont décomplexés par rapport au passé.

Mais la violence de la crise a frappé au sein des électeurs, qui ne veulent plus de ce produit électoral. Alors, les Sociaux-démocrates doivent choisir, et concourir : renouveler le compromis historique ou diviser la gauche. D’où la crise permanente des derniers temps.

Dessin de Malagón


presseurop.eu | 11-oct.-2016 09:15

Brexit: la guerre des Rose

Ceux, notamment au sein de la Commission, qui se faisaient de douces illusions sur un « soft Brexit » en sont pour leurs frais : ce sera un « hard Brexit », c’est-à-dire une rupture claire et nette entre l’Union et le Royaume-Uni. Theresa May, la Première ministre britannique, a rejeté, dimanche 2 octobre, tout modèle qui contraindrait son pays à appliquer tout ou partie du droit européen ainsi que la libre circulation des travailleurs, même si le prix à payer est la fermeture du marché unique pour ses entreprises. Autrement dit, la Grande-Bretagne se retrouvera d’ici à 2019, date de la fin des négociations, dans la position du Mexique vis-à-vis de l’Union, c’est-à-dire un simple État tiers.

Mars 2017, début du Brexit

« La seule bonne nouvelle du discours de May, c’est l’activation de la procédure de sortie de l’article 50 du traité sur l’Union avant la fin mars 2017. Ce qui est logique si la Grande-Bretagne veut être partie avant les élections européennes du mois de juin, les négociations devant durer deux ans maximum », analyse un diplomate européen. Depuis le référendum du 23 juin, les partenaires de Londres la pressaient d’annoncer une date afin de sortir de l’incertitude. C’est fait.

Mais Theresa May est allé plus loin en tranchant en faveur des Brexiters les plus durs : « elle a tiré les conséquences politiques du référendum », souligne-t-on dans l’entourage du chef de l’État français, « il n’y aura donc pas de moyen terme ». « Le peuple a voté pour quitter l’Union. Ce qui signifie que nous allons quitter l’Union », a ainsi martelé May. Elle a écarté expressément le « modèle norvégien » ou « le modèle suisse » comme cadre des futures relations de son pays avec l’Union Le premier, c’est en fait l’Espace Economique Européen (EEE) qui intègre totalement la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein au marché unique : en contrepartie, ils doivent appliquer l’ensemble de la législation communautaire sans la voter, respecter les « quatre libertés » (libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux), se soumettre à la jurisprudence de la Cour de justice européenne et contribuer au budget européen dans des proportions proches de celle d’un État membre. Le second fait référence à la vingtaine d’accords bilatéraux signés entre la Suisse et l’Union qui lui permettent d’avoir accès à une grande partie du marché unique (mais pas aux services financiers): contrepartie, là aussi, Berne doit respecter la libre circulation et contribuer au budget.

Pour la Première ministre, la question posée au référendum écarte tout compromis qui pourrait entamer la souveraineté pleine et entière de son pays : « certains ont évoqué un échange entre le contrôle de l’immigration et le commerce avec l’Europe. C’est une voie sans issue (…) Nous déciderons nous-mêmes de l’immigration ». Un avant-goût de ce qui attend les Européens a été donné cette semaine par les membres de son gouvernement : le ministre de l’Intérieur, Amber Ruud, a ainsi annoncé que les entreprise devront fournir la liste des non-Britanniques travaillant pour eux et expliquer pourquoi elles n’ont pas fait appel à des Britanniques pur jus. Son collègue à la santé, le bien nommé Jeremy Hunt, veut expulser tout le personnel soignant étranger et imposer des amendes aux médecins britanniques travaillant à l’étranger… Rappelons quand même que le pays est en plein emploi et que sans les étrangers, le NHS, le service de santé, ne pourrait pas fonctionner. De son côté, le Foreign Office a demandé à la London School of Economics (LES) de ne plus faire travailler de non-Britanniques ou des binationaux sur les études sur le Brexit qu’il lui commande pour des raisons de sécurité nationale. Et last but not least, le ministre du Commerce, Liam Fox, estime que les Européens résidants en Grande-Bretagne sont une « monnaie d’échange » dans les négociations avec l’Union… (lire l’éditorial de notre correspondante à Londres)

«Il faut qu’il y ait un prix»

Or, pour l’Union, les quatre libertés sont totalement indissociables : sans libre circulation, pas d’accès au marché unique. Et même en imaginant que l’Union accepte de transiger sur ce point, il faudrait, pour que les entreprises britanniques puissent avoir accès au marché unique, que le Royaume-Uni ait une législation totalement équivalente à celle de l’Union. Or, le référendum « signifie que nous devons avoir la liberté d’adopter nos propres lois dans tous les domaines, de la façon dont nous labellisons notre nourriture à celle dont nous contrôlons l’immigration », a insisté Theresa May. « Au début, les législations resteront proches, puisque l’acquis communautaire déjà transcrit dans le droit anglais ne sera pas remis en cause comme l’a annoncé la Première ministre », décrypte un fonctionnaire européen : « Mais ce sera de moins en moins vrai au fur et à mesure que Londres et l’Union adopteront de nouvelles lois ». Dans ces conditions, le seul moyen d’offrir aux entreprises britanniques, et notamment aux banques, un accès au marché intérieur est que l’Union accepte que la Grande-Bretagne n’applique ni la libre circulation ni aucune règle européenne. Londres, tout à son délire souverainiste, ne désespère pas d’y arriver en jouant sur la peur des Européens de laisser dans l’affaire quelques pourcentages de croissance.

Le problème, pour Theresa Mays, est que l’Union a beaucoup plus à perdre qu’à gagner si elle fait la démonstration que le Brexit pourrait être indolore, voire bénéfique, en permettant à un pays de n’appliquer que les règles qu’il souhaite. Une brèche dans laquelle s’engouffreraient tous les europhobes et les Vingt-sept en ont conscience. François Hollande, dans un discours prononcé jeudi 6 octobre à l’occasion du vingtième anniversaire de l’Institut Jacques Delors, a été d’une clarté parfaite sur ce point : « il faut aller jusqu’au bout de la volonté des Britanniques de sortir de l’Union européenne. Nous devons avoir cette fermeté. Si nous ne l’avons pas, nous mettrons en cause les principes mêmes de l’Union européenne. C’est-à-dire qu’il viendra à l’esprit d’autres pays ou d’autres partis de vouloir sortir de l’Union européenne pour en avoir les avantages supposés et aucun inconvénient et aucune règle. La fermeté, c’est en fait l’assurance que l’Europe pourra préserver ses principes et notamment les quatre libertés ». Et d’ajouter, pour bien se faire comprendre : « il faut qu’il y ait une menace, il faut qu’il y ait un risque, il faut qu’il ait un prix ».

La livre plonge

Une ligne dure, fixée dès le Sommet post-Brexit du mois de juin, qui n’est contestée par personne, contrairement à ce qu’on aurait pu craindre. Ainsi, Robert Fico, le Premier ministre slovaque, dont le pays exerce actuellement la présidence tournante de l’Union, a lui aussi été carré dans un entretien au Financial Times : « l’Union va utiliser cette opportunité pour dire aux gens : écoutez, maintenant vous allez voir pourquoi il est important de rester dans l’UE (…) Même si c’est la cinquième économie mondiale, ce sera très douloureux pour le Royaume-Uni ». Pour lui, l’optimisme affiché par le gouvernement britannique n’est qu’un « bluff » : on souligne d’ailleurs à Bruxelles que l’économie britannique évitera de justesse la récession l’année prochaine, soit une perte de croissance de près de deux points et tous les signaux économiques et financiers sont en train de virer au rouge vif, comme en témoigne la chute accélérée de la livre sterling, au lendemain du discours de May et surtout de Hollande.

Désormais, chacun sait que la rupture, en 2019, sera claire et nette et les acteurs économiques vont devoir s’y préparer. Ce qui ne veut pas dire qu’ensuite un accord de libre-échange, ainsi que divers accords de coopération, ne pourront pas être conclus. Mais, il faudra que Londres donne des gages sérieux durant les deux ans qui viennent sur sa bonne volonté si elle ne veut pas se retrouver avec des tarifs douaniers pendant la période transitoire, la négociation de tels accords prenant plusieurs années. Ce qui est sur, désormais, c’est que Londres ne retrouvera jamais un libre accès au marché intérieur : « même avec le CETA (le traité entre l’UE et le Canada), il y a des conditions à respecter : les produits doivent respecter la législation communautaire », souligne-t-on à Paris. Et, surtout, l’accès au marché financier n’est rien moins que garanti, d’autant que ce n’est pas forcément l’intérêt des Européens de le permettre… Michel Barnier, le négociateur de la Commission, qui a pris ses fonctions le 1er octobre, se prépare de longues nuits blanches et des lendemains migraineux.

N.B.: version allongée et mise à jour de l’article paru dans Libération du 5 octobre


bruxelles.blogs.liberation.fr | 08-oct.-2016 17:53

Hollande, le Brutus de Delors

REUTERS/Michel Euler/Pool

Mon éditorial sur le discours prononcé par François Hollande, jeudi soir, à l’occasion des 20 ans de l’Institut Jacques Delors, est ici. Si vous voulez voir le discours pour vous faire une idée complète, c’est . Bonne lecture !


bruxelles.blogs.liberation.fr | 08-oct.-2016 16:13

Référendum sur les réfugiés en Hongrie : Première défaite pour Viktor Orbán
Népszabadság, Budapest – Faute d’avoir atteint le quorum suffisant, la consultation du 2 octobre est invalide. Même si les “non” aux quotas de réfugiés décidés par l’UE l’ont largement remporté, pour la première fois depuis 2006, le Premier ministre a été désavoué. Voir en entier .
presseurop.eu | 07-oct.-2016 14:59

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